La casse féminine et réformiste

Dimanche 22 novembre 2009 par Anne Archet

Juste un mot pour porter à votre attention un article fort intéressant de Claude Guillon au sujet de l’origine de la stratégie de la casse lors des manifestations. Il semblerait que le pète-vitrine remonte en tant que stratégie militante aux suffragettes anglaises qui, oh surprise, étaient des femmes et des réformistes — contrairement aux messieurs de l’hyper-ultra-ultime gauche qui s’adonnent de nos jours à cette activité.

Citation:

«Action directe manifestement illégale, le bris de vitrines n’est pas nécessairement un symptôme (encore moins une preuve) de la radicalité du but poursuivi. En effet, si elles s’attaquent à une incontestable discrimination, les « suffragettes » ne contestent ni le système représentatif ni […] le système capitaliste. Elles cassent pour pouvoir intégrer le système à égalité avec les hommes. Il y a donc des casseurs et des casseuses réformistes.»

Du pète-vitrine au lèche-vitirne, il n’y a donc souvent qu’un pas…

Rien n’est jamais acquis…

Mardi 10 novembre 2009 par Anne Archet

… à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son coeur (et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix).

Mais surtout, rien n’est jamais acquis en ce qui concerne les législations sociales. Un exemple frappant: celui des Pays-Bas qui ont rendu le squat illégal après trente ans d’encadrement légal.

Gagner un droit de haute lutte et le faire consacrer par un loi n’est en rien une garantie de liberté. Le droit n’est rien d’autre que l’expression d’un rapport de force; lorsqu’il penche en faveur des exploités, ce n’est jamais au nom de principes de justice éternels et universels mais bien parce que les élites du pouvoir sont contraintes, à leur corps défendant, de donner du lest — en attendant la première occasion pour revenir sur ces concessions.

Lutter pour faire reconnaître ses droits est hasardeux et en bout de ligne, souvent inutile. Lutter pour sa liberté en l’exerçant ici et maintenant est tout aussi hasardeux, mais ça offre au moins l’avantage de libérer ne serait-ce qu’un temps celui qui lutte.

De retour…

Mardi 3 novembre 2009 par Anne Archet

… mais pas indemne, hélas.

Mon fournisseur d’hébergement web (dont je tairai le nom parce que ce texte risque de nuire à ses affaires) a omis de m’envoyer une facture ou même simplement de m’avertir lorsque mon service est arrivé à échéance. Quarante cinq jours plus tard, toujours sans avertir, Citéglobe/Netellingent a effacé mon site de ses serveurs et ce, sans même me laisser le temps de faire une copie de mes trucs. Tout ça, sans même que j’aille le temps de dire «ouf» ou de signifier mon intention de renouveler ou de résilier mon abonnement. Et je n’ai eu qu’un seul commentaire de leur part : «désolé».

Heureusement, j’avais une copie de sauvegarde pas trop archaïque, mais il a quand même fallu que je me serve de Google pour récupérer presque quatre mois d’écriture sur les Cahiers et la Gazette endocrinienne. À la mitaine, à coup de copier et de coller, en récitant avec humeur le nom de tout le mobilier qu’on trouve dans les églises catholiques.

Dire que j’étais leur cliente depuis 2003… mais bon, je ne devrais pas être surprise. Ce qui compte pour les corporations, ce ne sont pas les clients qu’elles ont mais les nouveaux qu’elles pourraient avoir. Dieu saurait pourtant s’il existait qu’être fidèle à une compagnie est aussi idiot que de se curer le conduit auditif avec une perceuse.

Toujours est-il que je suis encore propriétaire du nom de domaine archet.net mais que les Cahiers vont faire du camping à l’extérieur pendant un temps. Après la naissance de Lou, j’ai pris la décision de travailler le moins possible et je ne peux tout simplement plus cracher les deux cent dollars annuels que me coûtaient les Cahiers. J’ai donc tout transféré temporairement sur WordPress.com, ce qui explique le changement d’apparence de mon blogue chéri ainsi que de la Gazette. Voici les nouvelles adresses.

http://lubricites.wordpress.com

http://endocrinienne.wordpress.com

Ne paniquez pas si vous constatez qu’il manque du matériel ou que certains liens sont brisés: j’y travaille encore. Si tout se passe bien, je vais sous peu associer le domaine archet.net à Lubricités et le site pourra ainsi continuer de vivre heureux et d’avoir beaucoup d’enfants.

Moralité : aucune, comme d’habitude.

La comparution de Félix Fénéon au Procès des Trente

Lundi 28 septembre 2009 par Anne Archet

J’ai souvent parlé de l’admiration que je porte à Félix Fénéon, journaliste, critique d’art et esthète du tournant du siècle (pas le nôtre, l’autre). Sympathisant anarchiste, homme à l’esprit vif et à la répartie impitoyables, c’est à lui et à ses Nouvelles en trois lignes que je dois l’idée de versifier des faits divers sur mon blogue.

FF

En 1894, Fénéon est arrêté, incarcéré et comparaît au fameux Procès des Trente en compagnie de militants anarchistes comme Sébastien Fauré, Jean Grave et Louis Matha. On l’accuse non seulement d’avoir produit de la propagande anarchiste, mais aussi d’avoir entretenu des liens d’amitié avec Emile Henry et d’avoir même trempé dans l’organisation d’un attentat, celui du restaurant Foyot.

Silencieux pendant presque toute la durée du procès, voici l’essentiel de son témoignage.

«Le Président Dayras. — Votre concierge affirme que vous receviez des gens de mauvaise mine.

Félix Fénéon.  — Évidemment: je ne reçois guère que des écrivains et des peintres…

Pr. — L’anarchiste Matha, lorsqu’il est venu à Paris, est descendu chez vous.

F. — Peut-être manquait-il d’argent.

Pr. — À l’instruction, vous avez refusé de donner des renseignements sur Matha et sur Ortiz.

F. — Je ne me souciais pas de rien dire qui pût les compromettre. J’agirais de même à votre égard, monsieur le Président, si le cas se présentait.

Pr. — On a trouvé dans votre bureau des détonateurs, d’où venaient-ils ?

F. — Mon père les avait ramassés dans la rue.

Pr. — Comment expliquez-vous qu’on trouve des détonateurs dans la rue ?

F. — Le juge d’instruction m’a demandé pourquoi je ne les avais pas jetés par la fenêtre au lieu de les emporter au ministère. Vous voyez qu’on peut trouver des détonateurs dans la rue.

Pr. — Votre père n’aurait pas gardé ces objets. Il était employé à la Banque de France et l’on ne voit pas ce qu’il pouvait en faire.

F. — Je ne pense pas en effet qu’il dût s’en servir, pas plus que son fils, qui était employé au ministère de la guerre.

Pr. — Voici un flacon que l’on a trouvé dans votre bureau. Le reconnaissez-vous ?

F. — C’est un flacon semblable, en effet .

Pr. —Emile Henry, dans sa prison, a reconnu ce flacon pour lui avoir appartenu.

F. — Si l’on avait présenté à Emile Henry un tonneau de mercure, il l’aurait aussitôt reconnu. Il n’était pas exempt d’une certaine forfanterie.

Pr. — Vous avez dit que vous croyiez que les détonateurs n’étaient pas des engins explosifs. Or , M.Girard a fait des expériences qui établissent qu’ils sont dangereux.

F. — Cela prouve que je me trompais.

Pr. — Vous savez que le mercure sert à confectionner un dangereux explosif, la fulminate de mercure ?

F. — Il sert aussi à confectionner des baromètres. »

Spectaculaire diffus

Dimanche 27 septembre 2009 par Anne Archet

Sa chatte entre deux cuisses fuselées
Sa chatte rose et humide
Sa chatte ornée de poils fins et frisés
Sa chatte s’entrouvre comme une fleur
Sa chatte embrassée, léchée et caressée
Sa chatte élastique autour du godemiché
Sa chatte frémissante au bout de la langue
Sa chatte en quadrichromie sur papier couché
Sa chatte au doux parfum de brise printanière
Sa chatte saine, naturelle et bonne au goût
Sa chatte reste fraîche à tout heure du jour
Sa chatte légère et feuilletée
Sa chatte riche et crémeuse
Sa chatte croustillante et délicieuse
Sa chatte ne bouche pas les pores de la peau
Sa chatte avec seulement sept grammes de matières grasses
Sa chatte à soixante-dix pourcent de cacao
Sa chatte recommandée par neuf dentistes sur dix
Sa chatte élimine la graisse et les taches rebelles
Sa chatte aide à réduire votre cholestérol sanguin
Sa chatte tue les germes causant la mauvaise haleine
Sa chatte en format jetable et hygiénique
Sa chatte révolutionnaire nouvelle et améliorée
Sa chatte à la fine pointe de la technologie
Sa chatte lave plus blanc que toutes les marques concurrentes
Sa chatte à vous pour douze paiements faciles de 29,95 $
Sa chatte en solde pour une durée limitée.

En direct de Gitinô

Jeudi 24 septembre 2009 par Anne Archet

J’habite un quartier rough and tough d’une ville dont je tairai le nom, histoire de ne pas porter davantage à sa réputation. Dans cette ville, il y a une administration municipale plus ou moins semblable à celle de toutes les autres du Québec : beige, sans saveur aucune, un peu corrompue (mais pas trop), affairiste, pas trop pressée d’informer la population de ses décisions, fan de béton armé et de mobilier urbain néo-affreux pour parvenus tondeurs de pelouse. Cette administration se passionne pour un tas de trucs qui intéressent principalement ses seuls vrais commettants que sont la petite élite locale des commerçants, des promoteurs immobiliers et des autres brasseurs d’affaires plus ou moins louches : le développement urbain de type banlieusard avec des rues sans trottoirs, des Wal Mart et des Tim Horton’s en masse, le développement touristique axé sur les festivals et les rides de chemin de fer, l’exposure médiatique par l’appui inconditionnel à tous les p’tits gars et les p’tites filles qui participent à des émissions de télé-réalité.

Bref : une ville banale, ordinaire et comme les autres.

Comme toutes les villes du Québec, la mienne est depuis quelques jours en campagne électorale. Le maire sortant est à l’image de sa ville : sans saveur. Le seul vrai changement qu’il a fait pendant son administration fut de raser sa moustache. Ses adversaires lui ressemblent tellement qu’on serait portés à croire que la Zamboni de l’aréna municipale est en réalité une machine à cloner. Ce qui nous assure que les élections ne changeront rien à rien et que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes, et ce, pour l’éternité et même au-delà.

Mais voilà, il y a un pois chiche dans la vaseline. Les habitants de cet Éden d’asphalte, de stucco et de préfini ne votent pas en assez grand nombre pour que le cérémonial électoral soit crédible. En 2005, moins de la moitié des électeurs inscrits se sont donné la peine d’aller scrutiniser l’urne dans l’isoloir — les jeunes ayant été les moins enthousiasmes à choisir un ou l’autre des notables ventripotents en lice, puisque moins du tiers d’entre eux ont daigné le faire.

Constatant que le péril est en la demeure et que notre belle démocratie municipale est menacée, les dynamiques militants de la Table jeunesse de la région ont lancé une offensive musclée pour inciter les jeunes à aller voter et ainsi donner la légitimité tant souhaitée à nos affairistes municipaux. Ils ont — tenez-vous bien — créé un site web au concept révolutionnaire. Son slogan : « Roger vote… et toi? ».

Rogers de tous les pays, UNISSEZ-VOUS !

Or, il se trouve que le fameux Roger est le sosie de mon voisin : même moustache, même casquette, même camisole, même poils sur le thorax, même expression un peu ahurie. La seule différence est son prénom (il s’appelle Marcel) et peut-être l’habitude qu’il a de me réveiller le samedi matin avec Dust in the Wind et Islands in the Stream qu’il fait jouer à tue-tête et en boucle en lavant son auto. Marcel est bruyant, mais sympathique : il m’appelle « ma p’tite médame » et donne des bonbons à Lou lorsque nous le croisons au parc où il va faire courir son sac à puces. Il a perdu son emploi à l’usine de pâtes et papiers où il travaillait depuis presque vingt ans et n’a pas beaucoup d’espoir de se retrouver un job avant la fin de ses semaines d’assurance-emploi.

« Roger » faisant partie de mes connaissances, je me demande vraiment où les blancs-becs de la Table jeunesse veulent en venir. Doit-on comprendre que les gens comme Marcel sont des imbéciles et qu’il faut donc aller voter pour compenser leur choix nécessairement irréfléchi? Ou doit-on plutôt comprendre qu’ils nous invitent à être aussi idiots que Marcel et aller voter? Peut-être veulent-ils tout simplement dire que Marcel, étant au chômage, a beaucoup de temps à perdre et que puisque les jeunes aiment aussi perdre leur temps, il serait bon pour eux de participer au scrutin au lieu de fumer des joints, se masturber ou voler des téléviseurs pour se payer de la drogne. Ce que je comprends surtout, c’est que ce qui importe réellement, c’est que Marcel et les jeunes aillent voter — non pas pour la justesse de leur choix, car après tout, elle n’a que très peu d’importance puisque tous les candidats sont identiques — mais surtout pour assurer la légitimité et la pérennité du système. Parce que, sincèrement, que ferions-nous sans administration municipale? Ce serait la chute de la civilisation, sans aucun doute.

J’en ai parlé à Marcel lors de ma promenade matinale et voici ce qu’il m’a répondu : «Ah oui? Ah… ben… Anyway, j’oublie toujours d’aller voter, fa que…». Une leçon à méditer pour notre belle jeunesse, qu’elle soit assise ou non à une table…

Sirventès de l’anarchie

Lundi 14 septembre 2009 par Anne Archet

Ni Dieu ni maître, disait le citoyen Blanqui
Et Dieu sait s’il avait raison
Mais en remplaçant Dieu par la Raison
On ne fait que changer de maître

Or il est des vérités interdites à la raison seule
Des vérités essentielles
Des vérités ineffables
Dont seule l’intuition mystique
Donne la pleine mesure

Il en va ainsi de l’anarchie
Qui est affirmation du multiple
De la diversité infinie des êtres
De leur capacité sans fin de composer
Un monde sans hiérarchies, sans domination
Fruit de l’association de puissances
Libres et autonomes

Il en va ainsi de l’anarchie
Qui est chaos aveugle des forces
Qui est rencontres et hasard
Fond indéfini indéterminé
D’où naît sans cesse l’infinité des êtres
Construction permanente et volontaire
De subjectivités nouvelles

Il en va ainsi de l’anarchie
Univers de l’infinitude des possibles
Affirmation dynamique d’agencements
Capables de libérer les individus
Capables de libérer les forces collectives
De leurs entraves
Et leur permettre d’aller
Jusqu’au bout d’eux-mêmes
Au delà de leurs limites

Proudhon Bellegarigue Dejacque
Avaient raison
Comme Laozi Zhuangzi
Anaximandre
Avant eux

L’anarchie c’est l’ordre
Le 道
L’ἀπείρων
L’étrange unité
Qui ne se dit que du multiple

De la viande pour le Moulin

Vendredi 11 septembre 2009 par Anne Archet

La controverse au sujet du Moulin à paroles est si provinciale — non, paroissiale — qu’elle ne peut provoquer autre réaction que des ricanements cyniques. Y’a-t-il dans le monde un autre endroit que le Québec où la lecture publique appréhendée d’un texte qui date de presque quarante ans déclenche autant de panique?

(Vous me répondrez qu’en Arabie Saoudite ou en Chine ce genre de truc vous mène directement en prison, mais je vous ferai remarquer que les autorités le font sans panique aucune.)

Les organisateurs de l’événement répondent à leurs détracteurs que le manifeste du FLQ fait partie de l’histoire et doit être reçu comme tel. Je suis d’accord, mais je trouve qu’on devrait aller au bout de cette logique et lire d’autres textes qui complètent le tableau et donnent une vision plus exacte de l’histoire de notre province pays en devenir foyer national des Canadiens français colonie en marche vers sa libération ghetto folklorique en voie d’assimilation lieu de résidence.

Je croise donc les doigts dans l’espoir que les textes qui suivent se trouveront dans la liste qui sera rendue publique demain:

L’appel du sang par le chef fasciste et antisémite Adrien Arcand (1899-1967), le délire habituel des zélotes de la pureté de la race;

Le suffrage féminin, une série d’articles par Henri Bourassa (1868-1952), héros national et misogyne hardcore;

Pour la patrie, un roman d’anticipation du journaliste ultramontain Jules-Paul Tardivel (1851-1905) qui décrit un hypothétique Québec indépendant devenu une théocratie ultra-catho tout à fait intégriste;

L’infiltration gauchiste au Canada français par Robert Rumilly (1897-1983), qui considérait que les catholiques trop mollement fanatiques pavaient la voie à la bolchévisation de la province;

Pour le parti prolétarien, par «l’équipe du journal En lutte !» — en réalité l’ex-felquiste Charles Gagnon (1939-2005), converti au maoïsme et au fédéralisme — un texte qui a lancé l’aventure tragi-comique des ML au Québec.

Évidemment, ces textes vont à l’encontre de la vision d’un Québec moderne, pluraliste, tolérant, social-démocrate, ouvert sur le monde qui marche depuis deux cent cinquante ans vers son indépendance. Mais comme les organisateurs du Moulin à paroles l’ont dit, ils font partie de l’histoire et doivent être reçus comme tels — comme faisant partie de notre mauvaise conscience collective.

Oh, et j’ajouterais, pour faire contrepoids, La Transformation continuelle de Paul-Émile Borduas, la premier jet de Refus Global (qui sera très certainement lu) qui est plus explicitement anarchiste que la version finale — un fait qu’on oublie généralement de mentionner lorsqu’on célèbre le manifeste des automatistes comme «l’annonciateur de l’entrée du Québec dans la modernité».

On a la modernité (et la mémoire) très sélective, dans notre coin d’Amérique du Nord.

Incantation

Mardi 8 septembre 2009 par Anne Archet

Vienne l’insurrection
Vienne l’esprit du vent dément
Anar, j’aime le tonnerre et l’orage
Leur beauté leurs bienfaits
La tempête amène fureur
Sperme électrique
Secondes d’espoir
Déchaînement et renouveau

Dansons mes sœurs pour inviter l’orage
Éclatons la nuit jusqu’aux antipodes
Dansons mes frères pour accueillir le soleil noir
Fendons le ciel jusqu’à ses marges humides
Tombons les corsets et les chaînes
Emportés par l’ouragan

Ô vent libère tous les prisonniers
Rase les murs des cathédrales
Fais germer les fruits dormants entre les griffes urbaines
Réveille les vivants morts dans leurs tentes techniques

Ô vent écarte mes jambes
Arrache mon armure
Emporte-moi gesticulante échevelée
Dans les bras du pays-pavot
Sur le pieu rieur du mat totémique

Ô rage
Ô fureur
Ô folie
Vienne l’insurrection
Je ne veux plus attendre
J’ai attendu si longtemps
Debout avec mes sœurs mes frères
À guetter l’orage

Sirventès de l’ennemi

Jeudi 3 septembre 2009 par Anne Archet

L’ennemi est condamné par ce qu’il mange
Hamburgers doubles trios poutine
Tomates culturistes musclées aux hormones
Dindes sans anus à la chair blanche et excrémenteuse
Porcs à six jambes à deux têtes
Lait mort de vaches cannibales
Fruits inaltérables au parfum de bitume
Son cerveau nourri par des flots incessants
De publicité morveuse
De mucus musical

Son cerveau gavé de calories ignorantes
De propagande manipulée génétiquement
De mensonges hypocaloriques sans cholestérol
L’ennemi pense comme Monsanto
Comme Nestlé Cargill Dupont Philip Norris Unilever
Comme Agroevo Novartis Zeneca Conagra Nabisco

L’ennemi pense :
Corn Flakes Cheerios Nescafé
Vitamines sous-vêtements stériles mamelons congelés
Parking gazé néons boni au rendement
Voter comme un bon citoyen
Haïr son emploi mais mourir de peur de le perdre
Comme un bon citoyen
Marcher d’un sommeil à l’autre dans la stupeur
Du bon citoyen
Peur de la vie
Comme un bon citoyen
Peur de créer
Comme un bon citoyen
Prier pour le privilège d’acheter la mort chez Wal Mart
Meuble en peau de nourrissons poulet frit zombie
Café meurtrier bière robotisée tabac bactériologique
Émissions carcérales et sommeil de l’injuste

L’ennemi est condamné par ce qu’il mange
Tu es mon ennemi mais si je gagne
Tu ne perdras pas
Je ne veux pas te détruire
Je veux stopper ta danse de destruction
Tu es l’ennemi
Tu ne gagneras pas

Une nourriture t’attend
Libre délicieuse et gratuite
Nourrissante comme la lumière
Comme les spasmes de l’orgasme
Donnée par la terre que nous travaillerons
Pas pour l’argent
Pas pour le patron
Mais pour le plaisir de créer
Une nourriture donnée par la terre que nous arracherons
Des griffes du capital nécrophile
Des griffes des États mercenaires
Donnée par la terre que nous aurons faite nôtre
Parce que nous l’aimons
Parce qu’elle est maîtresse étrange et passionnée
Parce que nous en sommes issus
Et qu’elle ne pourra tolérer encore bien longtemps d’ennemis.

La famille est une minifourgonnette en panne qui continue de rouler

Lundi 31 août 2009 par Anne Archet

(La dernière reprise de la saison estivale.)

Des amis à moi qui viennent d’avoir leur premier enfant se sont achetés une minifourgonnette. Ce qui, en soit, est dans l’ordre naturel et nord-américain des choses : d’abord, on forme un couple, ensuite, on tombe en cloque, on s’hypothèque une maison en banlieue et après, on se lance dans l’achat d’un véhicule familial dont la livraison précède de quelques jours l’accouchement. Ne reste plus ensuite qu’à se marier, se procurer un chien, des appareils électroménagers, un cinéma-maison et des anxiolytiques à profusion pour oublier la dépression nerveuse et voguer tranquillement sur le long fleuve tranquille du bonheur. Sur cette minifourgonnette, le concessionnaire à eu l’idée géniale d’apposer un autocollant arborant fièrement le slogan de son commerce: «La famille et l’amour, des valeurs sûres!». Lorsque je fis remarquer la chose à ma copine, elle fit la moue et me dit: «Je sais, c’est horrible d’associer des valeurs si belles et si fondamentales à un vulgaire paquet de tôle motorisé!»

Elle roule encore.

Je n’ai pas osé la contredire, mais il est flagrant selon moi que ce n’est pas elle qui a raison mais bien Toyota Gatineau. Le consumérisme, la famille et l’amour sont bel et bien des institutions inextricablement liées, des mécanismes de pouvoir donc le but principal est de nous asservir. Si nous voulons vraiment nous réapproprier nos vies dans leur totalité, si nous voulons vraiment libérer nos désirs des griffes de la peur et de la domination, il est nécessaire de s’attaquer à ces institutions qui peuvent nous sembler à priori éternelles et immuables. Il faut s’y attaquer et les détruire comme nous le ferions avec toutes les autres institutions qui nous asservissent.

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Sirventès de l’audace

Vendredi 28 août 2009 par Anne Archet

Je suis combustible
Je suis fille de troupeau
Je suis sèche sans étincelles
Je suis pâle saignée verrouillée de vide
Je pourrais être belle sanglante carnassière
Je pourrais donner des clés de diamant
Je pourrais sucer jusqu’au paradis
Je pourrais vivre avec rien mourir avec tout
Je sais à peu près quoi faire oui
Mais l’audace…

Nous sommes lèvres vertes d’ennui policier
Nous laissons la république abjecte
Commettre ses crimes démocratiques
Contre nos cerveaux affamés
Nous pousser à nous enduire de fèces
Dans les caves inférieures de la conscience
Nous nous laissons convaincre
Que nos désirs sont des crimes
Menaces à la sécurité nationale
Nous laissons envoyer notre nom notre argent
Pour tordre au sud les couilles les seins
Nous participons à notre dilution
C’en est trop maintenant
Assez

Nous pourrions ne plus obéir
Scier les jambes de l’humiliation
Et de plus en plus comme des quantas
Laisser agir le désir éclatant de baiser
Et de tournoyer
Dans la soif d’une joie juste
Ne jouer qu’avec les seuls désirs sublimes
Des hommes-dieux des déesses de chair
Chanter la chute de l’État
Chanter la chute de l’échange
Chanter la chair qui se dresse
Chanter le jeu le don le potlatch
Nous savons à peu près quoi faire oui
Mais l’audace…

Anarcho-långstrumpisme

Lundi 24 août 2009 par Anne Archet

De tous les rêves de gamine, il n’y en a plus qu’un seul qui occupe encore toutes mes pensées et en qui je place toutes mes espérances: celui de devenir Fifi Brindacier.

Fifi bote le cul du capitalisme !

Fifi est mon idole, mon maître à penser, mon modèle en tout. Fifi se moque des identités et rôles sociaux, et surtout des identités sexuelles. Elle n’a peur de rien, parle fort, aime la bagarre et la mécanique auto, grimpe aux arbres, se bat à l’épée, porte une jupe, des bas et un porte-jarretelle, elle coud, elle fait le ménage et régale les enfants avec ses talents de cuisinière. Fifi n’a que faire des canons de beauté: elle porte ses taches de rousseur comme un étendard malgré les objections de la vendeuse de crème de beauté. Elle est apatride, a fait le tour du monde, est de nulle part et de partout à la fois. Elle est inclassable, irréductible à toute caractérisation. Sans oublier qu’elle est une fille qui se prénomme Fifi, ce qui au Québec ajoute une incertitude troublante et délicieuse quant à sa sexualité.

Fifi est irrécupérable. Elle trace avec audace et maestria son plan d’émancipation, l’expérimentant au jour le jour en évitant toutes les tentatives de rabattement. Pourtant, tous les dispositifs de pouvoir essaient continuellement de l’attraper, de l’enchaîner, de la ramener à l’ordre: tante Percilla qui complote avec les dames patronnesses du voisinage pour l’envoyer à l’école, les flics qui veulent la placer de force à l’orphelinat, les cambrioleurs qui veulent attenter à sa personne et à son or. Fifi les ridiculise tous grâce à sa perspicacité, son inventivité et sa force prodigieuse. On ne peut l’imaginer pas l’imaginer soumise à une famille, une église, une patrie, un parti. Les adultes ne font tout simplement pas le poids contre elle.

Fifi est une rebelle, une adepte des stratégies insurrectionnelles. Elle provoque des situations, transforme chaque territoire qu’elle traverse en zone autonome temporaire. Dans sa Villa Drôlederepos — qui a tout d’un squat autogéré —, elle vit avec des individus choisis par affinité: monsieur Nilsson et l’oncle Alfred — qui non seulement sont d’excellents partenaires mais aussi des animaux doués de raison, qui vivent selon leurs désirs, ce qui vous l’avouerez, ne rend la chose que plus réjouissante. La Villa est située dans les failles de l’ordre capitaliste, étatique et patriarcal, à l’extérieur du système marchand. On n’y travaille jamais et la production se fait sur un mode ludique, grâce à son arbre où pousse le chocolat et la limonade et surtout sa valise remplie non pas d’argent, mais de «doublons espagnols», un «trésor» symbole des ressources de la terre prises sur le tas et consommées selon les besoins. Tous ceux qui habitent ou qui transitent dans la villa ne sont déterminés que par leurs propres nécessités, que par ses propres désirs. Fifi mange ce qui lui plaît, se couche et se lève à l’heure qui lui plaît, se pend au lustre du salon, s’habille comme bon lui semble, se laisse guider par ses désirs et sa fantaisie et enjoint ses amis Tommy et Annika à faire de même.

Fifi est une théoricienne subversive. Elle ne cesse d’inventer de nouvelles situations, de nouvelles possibilités d’agencement grâce à sa créativité phénoménale. Par exemple, elle retourne l’institution scolaire comme une vulgaire chaussette en disant préférer les écoles d’Argentine où «on mange continuellement des friandises» grâce à «un long tuyau qui va directement de la fabrique de bonbons à la salle de classe et qui en déverse tout le temps» ce qui fait que «les élèves ont comme ça toujours de quoi s’occuper». Et lorsque son amie Annika lui dit que c’est vilain de mentir, elle se fait gronder par son frère qui lui fait remarquer que «Fifi ne ment pas pour de vrai. Elle invente!» Fifi ment car elle invente, elle crée sa propre vie selon ses propres termes et, en agissant ainsi, elle enfonce un coin dans la muraille déjà lézardée de l’ordre hiérarchique et dominateur.

Et surtout, Fifi est une enfant. Elle n’attend pas de grandir, d’être sage, de connaître les tables de multiplication, d’être mariée ou de briguer la mairie pour vivre selon ses propres désirs selon ses propres nécessités. Elle le fait immédiatement, avec ses propres moyens, en s’adaptant stratégiquement aux situations, elle va jusqu’au bout d’elle-même, ce qui fait d’elle la fillette la plus maligne et la plus forte du monde.

Il y a bien longtemps que je mes neuf ans se sont envolés et portant, encore aujourd’hui, je n’ai qu’une ambition: vivre ma vie comme le ferait Fifi Brindacier.

Sirventès du libéralisme

Vendredi 21 août 2009 par Anne Archet

Républicain ou démocrate
Protectionniste ou libre-échangiste
Sexy ou obèse
Salarié ou parasite
Honnête ou criminel
Straight ou Gay
Blanc ou de couleur
Citoyen ou indésirable
Libéral ou conservateur
Croyant ou infidèle
Jeune ou vieux
Honnête travailleur ou parasite
Capitaliste ou communiste
Contribuable ou fraudeur
Réaliste ou rêveur
Marié ou célibataire
Diplômé ou ignorant
Électeur de gauche ou électeur de droite
Buveur de Coke ou Buveur de Pepsi
Moderne ou folklorique
Policier ou manifestant
Mère ou putain
Bourgeois ou prolétaire
Acteur ou spectateur
Investisseur ou client
Fou ou raisonnable
Patriote ou traître
Colombe ou faucon
Souverainiste ou fédéraliste
Consommateur ou consommateur

Citoyen d’un État de droit
Libéral et démocratique
Ta liberté est
d’être ceci ou cela
et rien d’autre

Ode au prolétariat organisé

Mercredi 19 août 2009 par Anne Archet

Un soleil radieux brillait de tous ses feux dans le ciel
Au dessus du Ceasar’s Palace de Las Vegas Nevada
En ce jour béni du 16 mai 1986 où les délégués
Du congrès de la Fraternité internationale des Teamsters
S’étaient assemblés pour acclamer leur président
Le gargantuesque et oléagineux Jackie Presser
Dont les cent quarante kilos et demi de graisse,
Assis dans un chariot doré de carton-pâte
Firent leur entrée dans la rutilante salle des congrès
Tirés par quatre Teamsters habillés en centurions d’opérette

Cette procession impériale donna le ton des délibérations
Où les délégués réélirent massivement leur empereur
Même si quelques jours à peine avant le début congrès
Son altesse sérénissime venait d’être formellement accusée
D’escroquerie et de détournement des fonds du syndicat
(Le fait que les délégués aient été nommés pour la plupart
Par l’auguste Jackie lui-même ayant facilité bien des choses.)

Toutes les motions soumises par l’opposition furent ainsi défaites
Dont celle de ramener le salaire annuel du Guide Suprême
De cinq cent mille dollars à cent mille dollars par année
Sam Theodus, le candidat défait à la présidence
Qui ne reçut que vingt-quatre minuscules petites voix
Fut soumis à la longue torture d’un vote nominal de quatre heures
Où les mille sept cents délégués se levèrent un à la suite de l’autre
Pour japper bruyamment leur appui au commandeur des croyants.

Le congrès se termina sur une note sublimement macabre
Alors que les délégués rendirent hommage à Jimmy Hoffa
Disparu depuis onze ans, en lui faisant l’honneur
D’amender la constitution du syndicat pour lui assurer
Un poste de président émérite et de grand timonier à vie
Juste au cas où il daignerait réapparaître devant ses fidèles.

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