Lettre à mes codétenus

Vendredi 14 août 2009 par Anne Archet

Il existe des endroits où nous sommes perpétuellement sous surveillance, où chaque moment est contrôlé, où nous sommes tous objets de soupçons, où nous sommes tous sont considérés comme des criminels. Je parle de la prison, évidemment. Mais depuis un certain 11 septembre, cette description s’applique à un nombre croissant de lieux publics : les métros, les centres commerciaux et les centres-villes sont sous surveillance vidéo; des agents de sécurité patrouillent dans les écoles, les hôpitaux, les musées; on doit se soumettre à la fouille dans les aéroports; les hélicoptères de la police survolent quotidiennement les villes et même les forêts à la recherche de criminels. La logique de la prison, qui est celle de la surveillance, du contrôle et de la punition, devient graduellement celle de la gestion de l’ensemble de la société.

Vous êtes en prison
Ce processus d’emprisonnement de la société est imposé grâce à la peur, au nom de notre besoin de protection — contre les criminels violents, contre les drogués et surtout contre les terroristes, ces fanatiques sauvages qui en veulent à notre mode de vie. Mais qui sont vraiment ces criminels, qui sont vraiment ces monstres qui menacent chaque instant de nos vies de citoyens terrorisés? Pas besoin de réfléchir bien longtemps pour répondre à une telle question: aux yeux de nos dirigeants, nous sommes les criminels, nous sommes les terroristes, nous sommes les monstres. Qui d’autre après tout est surveillé inlassablement? Qui d’autre se fait filmer sans cesse par les caméras de sécurité? Qui d’autre subit les fouilles et les contrôles d’identité? Nous sommes les terroristes et seule la peur nous empêche de constater cette simple évidence.
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Sirventès du crépuscule

Lundi 10 août 2009 par Anne Archet

Quand viendra le soir
Il y aura du vin sous les arbres
Il y aura des rires de feu et des pleurs orgiaques
Il y aura des copulations à l’image de la grande ourse

Mon amour sera unique et multiple
Nue sous la pluie
Je plongerai ma langue dans ton sexe de vin sombre
Les lèvres humides comme le clapotis de l’eau salée
Roulant dans mes oreilles
Et puis je respirerai profondément
Ton parfum fou et libertaire

Le pain sera rare
Mais tous en mangeront
Quand viendra le soir
Nous serons épuisées et haletantes
Comme des amantes éperdues
Nous nous allongerons limpides et affamées
La pénurie de tout nous affaiblira
Mais le parfum des sexes triomphants
Dans l’air frais de l’été indien
Nous saoulera mieux que l’esprit de tous les vins

Quand viendra le soir
Je serai avec toi, debout sur la falaise
Le vent salé soulèvera tes cheveux tes lèvres
Nous aurons si longtemps rêvé de ce moment
Nous aurons si longtemps rêvé de l’océan
Que nous serons rieuses transies et mouillées
Émues comme des gamines jusqu’à l’aurore.

Sirventès de la prospérité

Vendredi 7 août 2009 par Anne Archet

Quand les anarchistes disent que l’État est inutile
Les gens se foutent gentiment de leur gueule
Et ils ont raison

L’État est indispensable au maintien
D’une société industrielle moderne et prospère

Si vous voulez vivre
Dans une société industrielle moderne et prospère
Ne soyez pas anarchiste

Allez voter
Trouvez-vous du boulot
Travaillez huit heures par jour
Soyez un bon collègue
Aimez votre patron
Faites des heures sup’
Obtenez une promotion
Bouffez de la pizza surgelée
Buvez du punch à saveur de vrais fruits
Arrosez votre burger de ketchup
Arrosez votre pelouse de Roundup
Utilisez des couches des biberons des rasoirs
des mouchoirs des serviettes des plumeaux
des stylos des caméras de la vaisselle
des briquets des piles des sacs des vêtements
jetables
Payez vos impôts
La taxe sur les produits
La taxe sur les services
La taxe sur les sévices
Laissez la banque surveiller votre argent
Laissez la police surveiller votre quartier
Laissez l’école surveiller vos enfants
Laissez l’hospice surveiller vos vieux
Laissez votre député surveiller vos intérêts
Regardez la télé
Regardez-la encore
Regardez-la quelques instants de plus
Il y a sûrement quelque chose de bon
Quelque chose de choquant
Quelque chose de bandant
Quelque chose de croustillant
Pour vous faire attendre la prochaine pub
Prenez un comprimé de Dalmadorm pour dormir
Prenez un comprimé de Provigil pour vous réveiller
Prenez un comprimé de Phentermine pour maigrir
Prenez un comprimé de Prozac pour passer la matinée
Prenez un comprimé de Zoloft pour passer l’après-midi
Prenez un comprimé de Cialis pour copuler
Prenez un comprimé de Halcion pour vous rendormir
Récurez votre évier avec du Windex
Récurez votre cuvette avec du Tilex
Récurez votre vaisselle avec un Spontex
Récurez votre vagin avec un Kotex
Faites le plein de bonne humeur
Faites le plein de votre Hummer

Et surtout, dormez en paix
La terre devrait être capable
De supporter votre Eden
De smog et de plastique
Pendant encore quelques années

Déprolétarisons-nous

Mercredi 5 août 2009 par Anne Archet

C’est l’été, le temps des vacances ensoleillées sous la pluie. Puisque personne ne travaille, quoi de mieux que cette reprise de 2007 ?

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Parfois, je me demande quelle serait l’attitude de mes contemporains par rapport à l’esclavage s’il n’avait pas été aboli au XIXe siècle.

(Vous allez me dire, avec raison, que l’esclavage existe toujours — pas besoin de chercher bien longtemps pour trouver des esclaves, on n’a qu’à penser aux «aides domestiques» et aux «danseuses exotiques» immigrantes de ma ville — mais prenons quand même pour acquis, pour les besoins de ma démonstration, qu’il ait été effectivement aboli.)

Imaginons que les esclaves, au lieu d’adopter la seule attitude saine d’esprit (qui consiste à s’enfuir dès que l’occasion se présente pour cesser d’être des esclaves) aient plutôt décidé de former des syndicats. Les esclaves auraient fort probablement réussi, à force de luttes épiques et tragiques, à améliorer leur sort. Ils auraient obtenu des congés, la diminution des coups de fouet, l’amélioration de leurs logements, de leur nourriture, peut-être même la possibilité de choisir avec qui ils peuvent se marier. Avec un peu de chance, ils auraient aussi pu former des partis politiques défendant leurs intérêts, agissant au nom de la classe esclave et faisant d’elle l’agent historique du changement social. Les esclaves auraient fini par chérir leur situation et même craindre de la perdre, de subir l’exclusion et de rejoindre les rangs du lumpen-esclavage. Bref: ils seraient devenus les premiers défenseurs de l’esclavagisme par leur incapacité d’imaginer un monde débarrassé du travail servile.

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Serait-ce possible que nous souffrions du même manque cruel d’imagination en ce qui concerne le travail salarié? Serait-ce parce que le travail tue en nous toutes nos facultés à imaginer une vie par delà le travail?

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Embrassez votre amour (et utilisez le condom)

Lundi 3 août 2009 par Anne Archet

Nouvelle préoccupante s’il en est une :

«Une nouvelle souche du VIH de type 1, qui est à l’origine de la majorité des cas de sida, a été découverte chez une femme d’origine camerounaise. […] Les chercheurs ajoutent que la découverte de cette nouvelle lignée met en évidence la nécessité de surveiller de près l’émergence de nouveaux variants du VIH, plus particulièrement en Afrique centrale. De plus, la nouvelle souche pose des difficultés sur le plan du diagnostic et de la thérapie.»

Protégez-vous !

Ce qui signifie non seulement que la perspective d’un vaccin s’éloigne encore plus mais que plus que jamais, il est temps de parler de prévention, puisque le virus risque à la fois d’être plus difficile à détecter et plus difficile à traiter.

Ne vous laissez dominer ni par la peur ni par l’inconscience; faites vous tester régulièrement; utilisez le condom comme il se doit, c’est-à-dire systématiquement; portez des gants de latex lors de vos séances de fist fuck; n’échangez pas vos seringues; embrassez votre amour et jouissez sans entraves.

Des conservateurs joliment vernis

Vendredi 31 juillet 2009 par Anne Archet

Je m’excuse à l’avance auprès de tous ceux qui n’entendent rien aux débats byzantins au sujet de doctrines politiques assommantes et marginales, car je m’apprête à disserter interminablement au sujet du libertarianisme. Si vous pensez qu’il s’agit d’un mouvement réclamant la liberté pour Ariane Moffatt ou si les pinaillages idéologiques et le coupage de cheveux en quatre vous rebutent, je vous conseille fortement d’aller faire quelque chose de plus utile que de lire cet article. Allez boire un bon café, c’est ma tournée.

L'effet des thèses libertariennes sur l'individu moyen.

Si vous êtes encore là, c’est qu’il y a fort à parier que vous êtes vous-même un libertarien, que vous allez lire ce truc indigeste jusqu’au bout et que vous n’allez pas être content du tout du tout du tout. Je sens déjà que cette note va se remplir de commentaires désobligeants, car de tous les idéologues, les libertariens sont ceux qui gonflent l’audimat de ce blogue — que voulez-vous, je suis d’une habilité redoutable quand vient le temps d’être désagréable et de faire fuir la clientèle.

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Avec un béret, un G-string et le choeur de l’Armée rouge

Mardi 28 juillet 2009 par Anne Archet

C’est confirmé: le Parti communiste de Russie est officiellement encore marxiste, tendance Groucho. Selon l’AFP :

«Les communistes russes ont appelé mardi la pop-star américaine Madonna à “ne pas tortiller du derrière” et à chanter un chant révolutionnaire pendant son concert à Saint-Pétersbourg le 2 août pour se montrer digne de la ville, berceau de la Révolution bolchevique.

Popstars de tous les pays, unissez-vous !

“Madonna! Tu chanteras en Russie sur la Place du Palais. Tu dois te rendre compte de ta responsabilité (…). Il ne faut pas tortiller du derrière, ni porter d’habits frivoles”, écrivent les communistes de la deuxième ville russe dans une lettre ouverte postée sur leur site internet.

Ils appellent également la chanteuse à inclure dans son répertoire une chanson révolutionnaire russe, ou bien l’Internationale ou encore la Marseillaise (hymne national français), et de porter un maillot rayé et un béret de marin en brandissant “un drapeau rouge des travailleurs”.

Si toutes ces recommandations sont suivies, les communistes promettent d’aller au concert de Madonna s’”il y a assez d’argent dans la caisse du parti”. »

Je constate toutefois qu’ils ont toujours un goût à chier en ce qui concerne les chants révolutionaaaaîîîres. Tiens, j’ai une suggestion pour eux (et pour elle) :

Les amis de ta femme, Ploum ploum tralala (2000)

Débat mon cul

Dimanche 26 juillet 2009 par Anne Archet

Je viens d’interdire à quatre internautes de commenter ce blogue. L’un d’entre eux, un charmant Monsieur qui m’a traité de «charrue suceuse de bites» m’a demandé de lui expliquer pourquoi une anar telle que moi ose le priver de son droit sacré à la libre expression. Je lui ai répondu ce qui suit.

Il y a deux dogmes démocratiques qui commencent sérieusement à me pomper l’air : celui de la sacro-sainte liberté d’expression et celui du débat à tout prix.

Avec la montée du web s’est instaurée une dictature de l’opinion. Les opinieux se font entendre partout de façon opiniâtre et ne cessent de crier haut et fort leur droit de raconter leurs trucs même s’ils ne font aucun sens. Et surtout, la dictature de l’opinion fait en sorte que toutes les opinions se valent et doivent être traitées avec le même respect, avec la même déférence. Gare à vous si vous avez l’audace inouïe de couper le sifflet à un opinieux en plein délire, car il criera à l’injustice en dénonçant la censure et en se braillant qu’on a violé sa liberté d’expression.
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Thoreau avait tort

Jeudi 23 juillet 2009 par Anne Archet

Thoreau

Oyez oyez braves gens l’histoire édifiante des taxes et des impôts telle que racontée par le ministère du Revenu du Québec ! Vous allez voir, c’est vachement éducatif. J’y ai compris que l’impôt est un fait de civilisation qui nous a aidés à nous affranchir de la barbarie depuis la plus haute antiquité. Comme en Égypte pharaonique, par exemple, qui avait un sens très judicieux de l’équité sociale, des dépenses publiques et qui ne lésinait pas sur les travaux d’infrastructures. Comme dans l’Europe médiévale, où les serfs étaient drôlement contents de fournir corvées et droit de cuissage à leur seigneur au nom du bien commun. J’y ai aussi appris que les impôts n’ont rien à voir avec un racket de protection, comme j’avais l’ignorance de le croire :

« Sous le règne des rois de France Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, soit du 16e au 18e siècle, les soldats étaient si mal payés que, pour compenser, ils pillaient les réserves alimentaires des habitants des villes et villages qu’ils traversaient. Ils semaient ainsi la terreur, ce qui provoquait des révoltes paysannes. Ces désordres ont progressivement diminué lorsque Louis XIV et son ministre Louvois ont créé, vers 1690, un système de casernes pour loger ces « gens de guerre » et ont levé un impôt pour payer la solde des troupes. Désormais sécurisés, les habitants admettaient plus volontiers la levée de cet impôt auquel ils n’avaient pas consenti, mais dont ils comprenaient la nécessité. »

Bref, l’impôt, c’est la sécurité, le progrès, la civilisation et la liberté. Je me demande pourquoi je n’avais pas encore compris ça. Les impôts sont comme l’État, un phénomène quasi naturel et surtout aussi inévitable que la mort, le retour des saisons et la médiocrité de l’information au téléjournal. Mais le clou qui enfonce mon cercueil de pauvre pécheresse fraudeuse et asociale vient à la fin du texte :

« L’évasion fiscale et le travail au noir ont remplacé les faux-sauniers et les pirates contrebandiers des temps anciens. Ces infractions remettent en cause le caractère équitable des impôts directs, parce que les montants non versés par ceux qui échappent au fisc doivent être supportés par les autres contribuables. L’État possède donc des moyens légaux pour faire respecter la Loi de l’impôt, mais on est loin, heureusement, des sanctions imposées en 1565 par le Parlement de Londres, qui consistaient à trancher la main gauche du fraudeur fiscal et à la clouer à l’endroit le plus en vue de la Place du Marché. »

Ouf! Je vais être vachement contente de vivre dans la plussse belle province du plussse beau pays au monde lorsqu’ils vont venir me crisser en prison. Thoreau avait tort: dans les gros impôts, les meilleurs onguents.

Ah! Si le Pape était pro-pipe…

Samedi 18 juillet 2009 par Anne Archet

Selon l’AFP :

«Barack Obama s’est engagé lors de sa rencontre avec Benoît XVI à tenter de réduire le nombre des avortements aux Etats-Unis, selon le Vatican. Le cardinal Bertone a exprimé l’espoir samedi qu’il tiendrait son engagement.»

Hope & Pope

S’il s’était s’agit de Bill Clinton, on aurait su comment Mister President s’y serait pris pour honorer sa promesse faite au Pape: cesser d’engager de jeunes et jolies stagiaires à la Maison Blanche. Obama étant quant à lui beaucoup trop occupé à resserrer les liens entre l’État fédéral américain et la grande entreprise pour folâtrer les pantalons aux chevilles dans le bureau ovale, je me demande bien comment il va  accomplir un tel exploit.

Car il n’y a que deux manières de diminuer le nombre d’avortements: on peut l’interdire et inciter les gens à la chasteté ou on peut miser sur l’éducation sexuelle et favoriser largement l’accès à la contraception. Ne pouvant pas vraiment abolir l’avortement pour des raisons politiques et constitutionnelles, l’administration Bush a misé sur la propagande de la chasteté avec le (peu) de résultats qu’on sait. Comme je serais très surprise qu’Obama adopte la deuxième solution, j’ai bien peur que le cardinal Bertone sera vachement déçu.

À mon humble avis (de femme si peu humble), c’est sur l’éducation sexuelle qu’il faut miser. Au Québec, l’accès à la contraception est facile et pourtant la province arrive au premier rang canadien quant au taux de grossesses se terminant par un avortement. La raison de ce triste record est simple: malgré l’atmosphère sociale hypersexuée créée et entretenue par les médias pour de raisons mercantiles, les Québécois sont sous-éduqués et maintenus, pour l’essentiel, dans un état de misère sexuelle stupéfiant. J’en ai la preuve régulièrement lorsque le facteur vient me remettre le courrier des lectrices du magazine FA; le niveau d’ignorance des questions est similaire à celle que Madame X recevait dans les années soixante.

Dieu (qui n’existe pas) sait si je n’aime pas l’école. Mais tant qu’à  regrouper les jeunes chaque jour sous un même toit pour les abrutir et les transformer en corps dociles pour le marché aux esclaves de l’emploi, pourquoi ne pas en profiter pour consacrer quelques heures pour leur offrir quelques informations qui pourraient leur rendre la vie moins pénible — voire même carrément la sauver? Non seulement leur apprendre comment se servir de contraception (je veux dire comment vraiment se servir de contraception, avec atelier pratique sur l’art de mettre un condom, par exemple) mais aussi leur parler sérieusement des pratiques sexuelles non procréatives que sont la fellation, le cunnilinctus la sodomie et la masturbation pratiqués entre partenaires du même sexe ou non…

Je sais, je sais, les poules auront un G-string avant qu’une telle chose se produise, mais reste que ça serait bien plus efficace pour diminuer le nombre d’avortements que n’importe quelle campagne de promotion de la chasteté ou qu’un retour oppressif à l’ère du cintre ensanglanté, malgré ce que Ben Sixteen peut en penser.

Siventès de l’impatience

Lundi 13 juillet 2009 par Anne Archet

Jamais nous ne serons apaisés
Ô multitude folle riante dansante
Esprits rageurs rebelles et amoureux
Jamais nous ne serons apaisés
Car nous n’avons rien d’autre entre les mains
Que l’urgence de créer nos propres vies
Immédiatement

Jamais nous ne serons apaisés
Car nous sommes les créateurs
Nous créerons le monde que nous désirons
Sans attendre que l’ancien s’écroule
Jamais nous ne serons apaisés
Parias joyeux extatiques
Nous danserons nus sur toutes les frontières

Jamais ils ne seront apaisés
Nous sommes hors de la vue des puissants
Mais ils savent que nous existons
Et ils tremblent de terreur blanche et sourde
Jamais ils ne seront apaisés
Car de nos mondes cachés nous surgissons
Laissant notre marque et nos mots furieux

Jamais ils ne seront apaisés
Tant que des nos voix ocres nous chanterons
Qu’une vie de plaisir orgiaque et d’aventure sauvage
Est possible ci maintenant pour ceux qui osent la créer
Jamais ils ne seront apaisés
Car nous sommes des renégats des hors-la-loi
Et là réside notre force

Jamais nous ne serons apaisés
Car déjà nous apprenons à vivre nos vies pour nous-mêmes
Car déjà nous avons abandonné doctrines, dogmes et masques
Car déjà nous envisageons la société simplement en ennemis
Jamais nous ne serons apaisés
Car ce sont nos étincelles spontanées chaotiques érotiques
Qui allumeront l’incendie qui consumera le monde

Épitaphe de Fernand Pelloutier

Mercredi 8 avril 2009 par Anne Archet

Étrange, parfois, dans ces nuits convulsées
De rêver avec toi de cette société
D’hommes et de femmes fiers et libres
Moi qui suis si loin mais si proche, écho noir et sourd
Je suis ta fille bâtarde éblouie
Je suis ton amante fraternelle
Toi en rupture de tout, poussé dans la marge
Par tes idées
Par la répulsion qu’inspirait ton visage
Déclassé, inclassable, transfuge
En marge de la bourgeoisie
En marge du prolétariat
En marge de l’anarchie
En marge de la marge
Homme d’exception franc-tireur mal-aimé
Martyr de la révolution à faire
Figure de légende
Modeste, banal et oublié

Tu attirais estime et admiration
— même des flics chargés de t’espionner
Peinant dans l’obscurité et le dénuement
Confiné à des besognes ingrates et obscures
Exploité par les exploités que tu défendais
Rongé par la misère et la souffrance
Lupus facial laryngite tuberculeuse
Rongé par les mythes
Idéaliste sans illusions
Solidaire de la réalité
Sans dieu, sans maître et sans patrie
Révolté de toutes les heures
Fort de tes faiblesses
Éblouissant

Homme de l’action directe
De l’émancipation collective
Tu te méfiais de la masse
Ne croyait qu’aux individus qui la composent
Amant passionné de la culture de soi
Le syndicat était pour toi aventure
qui relève à soi-même
Extraction de l’individu à la foule anonyme
L’idée de grève générale
Un rappel que tu voulais permanent
Des exigences les plus hautes de la révolte
Au sein des contingences
Conseiller, instruire, jamais diriger
Allumer l’incendie
Créer la tension croissante qui mène à l’explosion
Brandir l’individu contre toutes les tyrannies
Même celles nées du désir forcené
D’en finir avec elles

Un jour ou l’autre, nous aurons tous à nous rebeller
Quoi que nous pensions en ce moment
Quelles que soient nos opinions actuelles
Notre sexe notre couleur notre condition
Nous deviendrons tous insurgés
Nécessairement
Un jour
Car c’est la terre qui nous y obligera
Et ce jour, je verserai une larme en pensant à toi
Mort entouré de tes livres, tes seules possessions
Sans avoir vu éclore la timide et fragile fleur
De l’amour de la liberté

Le jeu idiot de la semaine

Mercredi 25 mars 2009 par Anne Archet

Derrière cette image se cache le nom d’une personnalité politique bien connue. J’offre une remarque sarcastique bien sentie à quiconque réussira à déchiffrer ce rébus hautement énigmatique.

Baraque au bas mât

Cassons, cassons, il en restera toujours

Vendredi 20 mars 2009 par Anne Archet

Maintenant que les esprits se sont (un peu) refroidis, je me permets de répondre à ces deux billets d’anarcho-prag sur la réception médiatique de la manifestation du Collectif opposé à la Brutalité Policière (COBP), avec qui (comme d’habitude) je ne suis pas du tout d’accord.

Richard Martineau caricature les anarchistes pour mieux les discréditer. Pourquoi ferait-il le contraire? C’est son rôle social et il est payé pour le faire. Soit, Martineau est un twit, voilà un fait indiscutable. Mais il n’est pas le seul à avoir cette opinion : tous les commentateurs des médias disent la même chose, de Jean-Luc Mongrain à l’autre imbécile avec un nœud papillon dont le nom m’échappe. «La manifestation est louable, mais ce sont les casseurs qui sapent sa légitimité, ragnagna scrogneugneu. »

Comme de raison, les média ont tort, car en réalité c’est exactement le contraire: c’est la manif qui est à condamner et les casseurs qui doivent être encouragés.

Les manifs sont par essence inutiles, surtout lorsqu’elles sont pacifiques, planifiées, connues longtemps à l’avance, sages et encadrées par un service d’ordre (qui ne sont rien d’autre que des flics — contestataires mais flics quand même, cela dit en passant. J’ai déjà eu maille à partir avec le service d’ordre de la CSN et laissez-moi vous dire que je choisirais les flics du SPM n’importe quand). Les manifs sont assimilables à des pétitions sans papier à signer, des pétitions où les participants n’ont pas à s’identifier (et encore, la police est bien contente de compléter ses dossiers lors de tels événements).

Manifester, c’est pétitionner le pouvoir et c’est entrer en dialogue avec lui. Et lorsqu’on dialogue avec un pouvoir (comme lorsqu’on dialogue avec un individu), on en reconnaît la légitimité. Voilà pourquoi manifester « calmement et avec ordre » est un droit démocratique: tout simplement parce que manifester ne change absolument rien — même si on peut obtenir des ajustements cosmétiques, si on a beaucoup de chance.

La casse, par contre, est créative. Elle exprime de façon flagrante qu’il y a un problème qui déborde les voies normales et acceptées des conflits sociaux. Elle montre qu’il y a encore une part de révolte irréductible dans notre société aseptisée. Et elle a l’immense mérite de foutre la trouille aux politiciens (ceux au pouvoir comme ceux de l’opposition) et aux propriétaires. Elle est le symptôme d’un désir de rupture avec l’ordre. Et elle est souvent le point de départ d’un mouvement insurrectionnel : sans casseurs, est-ce que la manif des femmes, le 8 mars 1917, aurait renversé le tsarisme? Le service d’ordre a vraiment chié, ce jour-là. Et en mai 68, est-ce qu’on aurait dû s’en tenir sagement à réclamer démocratiquement la libération des militants étudiants emprisonnés? Encore une fois, les organisateurs de la manif ont été drôlement débordés.

S’autoréguler ne veut pas dire s’autopolicer. Dire qu’un anarchiste peut « arrêter les casseurs » dans une manif démontre, en plus qu’on n’a jamais été dans une manif, qu’on souhaite que les anars assument le rôle de police. Ce qui revient à dire que les anars se font déléguer une responsabilité de contrôle social de la part des autorités en place. Comme le représentant syndical qui doit calmer ses membres lorsque le syndicat n’est pas en période de négo, comme le chef de parti de gauche qui doit canaliser l’insatisfaction dans des voies respectables et démocratiques. Bref: c’est vouloir faire de l’anarchiste un rouage de l’ordre établi, un rouage de l’exploitation. Beurk.

Les médias donnent une mauvaise image de l’anarchie? Big fucking deal: ils l’ont TOUJOURS fait. Ça n’a jamais empêché les anars d’exister, la révolte de se développer et le désir de vivre autrement de se répandre. Il ne faut pas penser que la violence des manifs est le seul prétexte que les médias utilisent pour marginaliser les anars; s’il n’y en avait pas, ils trouveraient autre chose. Il ne faut pas manifester dans l’idée de faire passer un message qui sera relayé par des médias objectifs auprès de la population, parce que les « médias objectifs » sont une fiction démocratique qui masque la fonction de contrôle social inhérente à cette institution. Les médias et les flics sont les deux faces d’une même médaille et si ça se trouve, nous souffrons bien plus souvent de la brutalité médiatique que de la brutalité policière.

D’ailleurs, voilà la principale faute de la manif du COBP (comme celle de presque toutes les manifs): sa recherche de publicité et de présence médiatique. On avertit à l’avance qu’on va manifester, le build-up médiatique prend des proportions démeusurées, les beus sont sur les dents et se préparent à foncer dans le tas, les casseurs choisissent leurs briques et leur bat de baseball… tout le monde apprend son rôle et le joue à merveille. Ce n’est pas le festival de l’anarchie, c’est une mauvaise pièce de théâtre d’été qu’on joue chaque printemps, par anticipation d’un changement social qui ne viendra jamais.

Ceci étant dit, comment lutte-t-on contre la brutalité policière? Il faudrait d’abord commencer par s’attaquer non pas aux « débordements » policiers, parce que ça implique qu’il serait possible d’avoir une « bonne police » et qu’on pourrait la réformer. Le COBP n’est pas anar par essence, sinon il s’appellerait le COP : le Collectif opposé à la police. Il faudrait aussi quitter la logique de l’opposition, qui est toujours en dernière instance celle de la loyale opposition de Sa Majesté. Cesser de dialoguer avec le pouvoir, cesser de réclamer des réformes et des changements au pouvoir. Il faut plutôt prendre (et reprendre) tout de suite, ici, maintenant, les moyens de notre propre existence. Se réapproprier notre vie à l’extérieur de l’ordre et de sa morale et se donner des moyens pour la défendre — la fuite en étant un qui ne serait pas à négliger.

La casse est, qu’on le veuille ou non, un des visages de l’anarchie, celui de la révolte et de l’affrontement avec l’ordre. Le rejeter est rejeter les anars. Mais il  en va de nous de donner à voir un autre visage de l’anarchie, loin des médias, de la police, de l’ordre établi, de ses rituels et de ses symboles : celui d’individus reprenant possession de leur vie, dont l’exemple ne saurait qu’aiguillonner chez tous les désirs d’un autre futur.

L’utopie enfin réalisée

Mercredi 11 mars 2009 par Anne Archet

C’est décidé, je déménage à Baudinard-sur-Verdon, où l’on a vingt ans d’avance sur le Moyen-Age.

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