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Une récession ne fait pas le printemps

Lundi 16 février 2009

Ce qui est chouette, avec les crises cycliques du capitalisme, c’est qu’elles fixent momentanément l’attention du public sur le caractère profondément inique, déficient et insoutenable de ce mode de production. Ce qui fait que l’expression « échec du capitalisme » n’est plus unanimement accueillie par des lazzis et des quolibets. Mieux : les dirigeants de se monde se sentent obligés d’en prendre la défense, de dire qu’il faut continuer de croire, et caetera. Bref : l’anticapitalisme est de saison, comme la tunique en voile de soie brodé et le collier surdimensionné au printemps prochain, si je me fie à mes magazines de médames. Tout le monde s’y met, comme Hervé Kempf, par exemple, avec son Pour sauver la planète, sortez du capitalisme.

Ce qui prouve encore une fois que votre humble servante (Ha ! Yeah right !), irréductible, irrécupérable et indémodable, a comme toujours précédé la mode. En 2003, j’écrivais :

« Le capitalisme est absurde. Le capitalisme n’a jamais représenté un progrès. Comment alors croire que le système qui le remplacera après sa mort sera nécessairement meilleur, plus juste, porteur de plus de liberté? Je le répète, seuls ceux qui ont été gavés par l’idéologie autojustificatrice du progrès sécrétée par le capitalisme peuvent le croire sincèrement. Et je ne pense pas qu’aux marxistes…

Personne ne peut prévoir ce qui succédera au capitalisme. Cela dépendra de ce que feront les acteurs du monde. Pensez à l’Europe des XIVe et XVe siècles, alors que s’éteignait le système féodal. Pensez à la crise fondamentale qui ébranlait les assises fondamentales de ces sociétés: ses classes dirigeantes se détruisaient mutuellement à un rythme rapide, son système foncier et économique s’effondrait, le ciment idéologique que fournissait le catholicisme s’écaillait, des mouvements égalitaristes prenaient naissance dans le giron même de l’Église. Le système se décomposait de toutes parts. Une reconsolidation du système médiéval s’avérant impossible, la société européenne aurait très bien pu évoluer vers un système relativement égalitaire de petits producteurs, avec un laminage de l’aristocratie et une décentralisation importante des structures politiques.

Mais cette possibilité, alors bien réelle, devait consterner et effrayer les classes dirigeantes, surtout depuis qu’elles sentaient leur armure idéologique se désintégrer. Il fallait trouver de nouvelles institutions pour préserver l’essentiel: une société basée sur des liens de domination hiérarchique. Et c’est ce qui s’est produit. Vers le milieu du XVIIe siècle, les institutions fondamentales du capitalisme sont en place et déjà consolidées, les mouvements égalitaristes ont disparu, les couches dirigeantes ont de nouveau fermement en main le contrôle de la situation politique, et on peut même observer une continuité entre les familles qui composaient l’élite en 1450 et celles qui la composent en 1650. Personne ne s’est fait le porte-parole du projet que suggère cet enchaînement d’événements. Mais qui peut nier que l’établissement du capitalisme a renversé une évolution qui faisait frémir les classes dirigeantes, pour lui en substituer une qui correspondait beaucoup mieux à leurs intérêts? C’est pour cette seule et unique raison que le capitalisme, tout absurde qu’il est, prend toute sa raison d’être.

Il n’est donc pas absurde de croire que les capitalistes et ceux qui jouissent d’une position privilégiée vont essayer de nous refaire le même coup, c’est-à-dire changer tout afin de ne rien changer… et nous offrir un modèle de société tout neuf qui ne sera pas capitaliste, mais malgré tout inégalitaire hiérarchique et liberticide.

Les cinquante prochaines années seront difficiles pour nous tous. Une période d’énorme insécurité personnelle, une période noire faite d’incertitudes et de chaos d’où naîtront un ou plusieurs nouveaux ordres sociaux d’une nature que l’on ne peut encore prévoir. Mais ce sera aussi une période où l’avenir sera ouvert, où tous celles et ceux qui croient en la liberté humaine auront la possibilité de lutter pour que l’issue soit porteuse de plus de justice et d’égalité pour tous. »

Moralité : ce n’est pas parce qu’un arrangement social est non-capitaliste ou anticapitaliste qu’il est nécessairement désirable. Ce n’est pas parce qu’un politicien, un milliardaire ou un président de la république se déclare anticapitaliste qu’il faut l’embrasser comme un frère. Ce n’est pas parce que les dépenses publiques grimpent qu’il faut croire que le socialisme est à nos portes. Et surtout, le fait que le capitalisme s’écroule ne promet pas en soi des lendemains qui chantent, bien au contraire.

Vigilance, vigilance…

Le mot de nos commanditaires

Samedi 14 février 2009

Nike, gentil pourvoyeur d'emplois dans les pays industriels émergents

L’imagination ou la mort

Jeudi 18 décembre 2008

Je crois qu’il faut comprendre une fois pour toutes que nous sommes témoins d’une période charnière de l’expérience humaine. Les principales institutions de l’État sont en pleine déliquescence et le capitalisme triomphant, poussant sa logique jusqu’à ses derniers retranchements, vit ses dernières années, victime de ses succès. La plupart des idées centrales du productivisme libéral, marxiste et social-démocrate sont discréditées et n’attirent guère plus que cynisme et mépris.

La situation est telle qu’il ne nous reste qu’à rêver de nouvelles façons de vivre et d’aimer, d’expérimenter immédiatement de nouveaux agencements pour que l’ordre horrible qui nous écrase soit vidé de l’intérieur, renversé comme un château de cartes. Or, force est de constater que c’est loin d’être le cas. Pourquoi ?

Je peux me tromper (en fait, je me trompe vachement souvent) mais le principal obstacle à un changement radical allant dans le sens d’une société plus libre me semble moins la résistance acharnée du système que notre manque flagrant d’imagination. La plupart d’entre nous n’avons aucune idée de ce que pourrait être une société qui ne serait pas faite d’aliénation, d’exploitation et de domination — et la plupart d’entre nous ne voulons même pas envisager la possibilité d’avoir à l’imaginer.

Un exemple parmi tant d’autres. Dans tous les sondages d’opinion réalisés à ce sujet depuis plus de trente ans, la majorité des occidentaux ont déclaré, dans une proportion toujours croissante, être profondément insatisfaits de leur travail. Mais lorsque les sondeurs nous demandent si nous continuerions à travailler si nous avions les moyens de cesser de le faire, la plupart d’entre nous répondent encore… oui. Parce que nous n’arrivons tout simplement pas à imaginer ce qu’on pourrait faire de notre temps.

Tentez cette petite expérience : demandez à vos amis d’imaginer comment ils construiraient une société où la criminalité serait inexistante. La majorité d’entre eux vous diront qu’une telle société est impossible, ou qu’ils n’en ont aucune idée. Ceux-là refusent purement et simplement d’utiliser leur imagination. Les autres vous brosseront le portrait d’une société plus répressive et totalitaire que tout ce que nous avons pu connaître — de quoi faire frémir George Orwell lui-même. Pourquoi ? Sûrement pas parce qu’ils désirent une société répressive, mais parce qu’ils ne peuvent penser que selon les termes de la société actuelle, faite de dominations et d’oppressions.

Les occidentaux accusent souvent les sociétés traditionnelles et religieuses du tiers-monde d’être enfermées dans le passé. Mais ils sont eux-mêmes enfermés dans le présent, ce qui n’est guère mieux. Nous souffrons collectivement d’un grave déficit imagination. Et quand je dis nous, j’inclus ceux qui forment ce qu’on désigne habituellement sous le nom de gauche. Sans imagination, les rebelles s’enferment dans un présent fait de manifestations et de protestations qui tourne à vide et qui les transforme, bien malgré eux, en un rouage de plus de l’ordre établi.

La seule façon d’être révolutionnaire est de rêver, encore et toujours, pour faire rêver ses semblables. «L’imagination au pouvoir» criait ma mère en occupant son cégep à l’automne 68; «L’imagination contre les pouvoirs» devrions-nous chanter aujourd’hui. Dans un monde qui s’écroule et se dérobe sous nos pieds, la chose la plus réaliste à faire est de rêver et d’expérimenter.

Allez-y, faites-le, je vous en donne la permission.

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