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Débat mon cul

Mardi 25 novembre 2008

À quoi reconnaît-on un démocrate? À son fétichisme du vote et à l’excitation presque sexuelle que provoque en lui la tenue du grand pow-wow médiatique du débat des chefs. Appelez-moi ennemie de la démocratie, car non seulement ne suis-je pas inscrite sur la liste électorale, mais mon poil de jambe hivernal, loin d’être émoustillé à l’idée d’assister à cette foire d’empoigne télévisée, reste placide et doux comme le duvet suprabuccal de ma grand-mère.

Dès le déclenchement des élections, le débat devient l’objet de toutes les conjectures : « Est-ce qu’il va y avoir débat? Comment est-ce que ça va se dérouler? Qui va y être invité? Il parait que chose est un bon debater mais que untel est poche… comment ça se fait que le Parti Québec Marginal n’est pas invité, me semble que c’est un affront à la démocratie… » et patati et patata. Une bonne partie de la campagne électorale est consacrée à débattre de la tenue du débat, de ses modalités et de son fonctionnement; c’est ce qu’on appelle en langage politique « discuter des vrais enjeux » — comme dénoncer une émission de variétés pour choisir de participer à une autre, par exemple.

Les débats des chefs sont des freak shows et je ne peux pas croire que je suis la seule à m’en apercevoir. Les chefs sont pomponnés comme des caniches et longuement préparés par leurs spin doctors à faire leurs trucs comme des chiens savants. Les idées — quand il y en a — ont le même statut que le décor, à l’arrière-plan: une vague fioriture qui sert à mettre en valeur le profil du candidat. Tout ce qui compte, c’est de gagner le débat, ce qui n’a rien à voir avec le fait de démontrer la justesse de ses idées grâce à la logique de ses arguments et tout à voir avec le fait de ridiculiser l’adversaire, montrer qu’on a la « stature d’un chef d’État », qu’on a le sens de la formule et de la répartie ou tout simplement qu’on « dépasse les attentes » — rappelez-vous Stéphane Dion, qui ne s’en est pas trop mal tiré lors du dernier débat alors que tous s’attendaient à ce qu’il se pète la gueule et qui, ipso facto, s’est fait couronner champion poids plume du match.

Le spectateur du débat n’apprend rien sur les idées des candidats, c’est de l’ordre de l’évidence puisqu’elles sont la plupart du temps absentes et lorsqu’il y en a elles sont similaires et rigoureusement interchangeables. Tout ce que le débat réussit à démontrer, c’est l’aptitude des chefs à gagner des débats. Alors si votre souci est d’apprécier les capacités de vos futurs dirigeants à gérer les fonds publics, gouverner la masse inculte ou réprimer les crottés, dites-vous que c’est râpé. Tout ce que vous apprendrez, c’est s’ils feraient ou non de bons animateurs de tribune téléphonique à la radio de Québec.

Si vous voulez mon avis scandaleusement antidémocratique, j’ai toujours douté de la pertinence de participer à des débats et même de simplement discuter avec des idéologues butés. J’ai de plus en plus tendance à croire, à l’instar de Foucault, que derrière les vérités se trouvent des idiosyncrasies, des positions de style et de vie. Que, pour moi comme pour les autres, ce ne sont pas les arguments rationnels qui créent les positions de vérité, mais plutôt les positions de vérité qui créent le désir de se doter d’arguments rationnels pour les défendre et les justifier. L’argument rationnel n’est finalement qu’un accessoire qui ne réussira que très rarement (sinon jamais) à modifier la position de vérité de son adversaire. Évidemment, il est possible d’opposer une perspective à une autre, comme il est possible de jouer sa propre idiosyncrasie contre celle de son voisin. Mais en discuter dans l’espoir de « gagner » me semble foncièrement futile, puisque ces positions sont par essence incommensurables.

Plutôt que de me taper deux heures de migraine en compagnie de ces branleurs, je préfère encore aller me branler en relisant Trois filles de leur mère — c’est plus hygiénique.

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