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Majorité et minorité

Jeudi 11 décembre 2008

Toute cette histoire de normalité — et de normophilie — me fait penser à ce foutu gouvernement majoritaire que Jean Charest a fini par obtenir à sa plus grande satisfaction, après l’avoir appelé de tous ses vœux. Car selon moi, le concept de majorité est tout aussi pervers que celui de normalité.

Le problème de la majorité se pose d’abord dans les termes les plus simple: en acceptant systématiquement la volonté de la majorité telle qu’exprimée par les exercices électoraux, la démocratie accorde au plus grand nombre le droit de tyranniser la minorité. Dans le contexte démocratique où le gagnant rafle tout, les minorités n’ont que très peu d’influence sur les décisions politiques. Et comme si ce n’était pas déjà assez scandaleux, les majorités démocratiques ne sont même pas de vraies majorités, mais la minorité numériquement la plus importante. L’exemple du scrutin de lundi dernier est des plus éclairants, puisque le parti libéral du Québec a pris le pouvoir avec 42% des voix exprimés… ce qui veut dire que 24% des électeurs inscrits ont voté pour eux, si on tient compte du taux d’abstention (record) de 43%. La conséquence est que pour les différentes minorités qui forment la majorité réelle, les démocraties n’offrent pas plus de liberté que le despotisme et la dictature.

Mais ça ne s’arrête pas là. En entretenant l’illusion de la participation de tous aux affaires de la Cité, la démocratie permet aux majorités de justifier toutes leurs actions, même les plus répugnantes. Et puisque les démocraties disent permettre la participation de tout un chacun dans le processus politique, il est sans danger pour le pouvoir établi que des votes soient dirigés vers les opinions minoritaires, puisque ces voix perdues ne servent qu’à renforcer légitimité de la position majoritaire. De la même manière, si des individus décident de ne pas participer au scrutin, ce choix peut tout aussi bien être interprété comme un consentement à l’opinion majoritaire puisque ces individus auraient été libres de voter contre l’opinion majoritaire s’ils l’avaient voulu. Il n’y a pas d’issue possible à la justification démocratique.

Et je ne parle pas du caractère profondément inique du principe «une personne un vote» qui ne tient aucun compte de l’importance de la préférence individuelle. Deux électeurs vaguement intéressés à faire quelque chose peuvent gagner contre mon opposition acharnée et passionnée. Comme quatre électeurs hétérosexuels vaguement bornés peuvent empêcher deux électeurs homosexuels de se marier, comme on a pu le constater en Californie le mois passé.

Voilà pourquoi les exercices démocratiques ne menacent jamais l’ordre établi. Comme le disait si bien Errico Malatesta, le fait d’être appuyé par une majorité ne prouve en rien la justesse de sa cause. Les progrès de la liberté individuelle ont toujours été accomplis par des individus et des minorités; les majorités sont de par leur nature lentes, conservatrices et soumises aux forces supérieures du pouvoir établi. Et elles le sont pour une raison bien simple: parce que la majorité, c’est personne.

On ne s’en sort pas, majorité et normalité sont des phénomènes intimement liés. Selon Deleuze et Guattari, la majorité désigne un certain agencement de pouvoir qui sélectionne un étalon et dégage des constantes à partir de devenirs préexistants. Or, il appert dans les faits que cet étalon est vide et que « la majorité, c’est toujours personne », puisqu’il s’agit d’un modèle abstrait, comme par exemple le fameux « homme-mâle-adulte-blanc-montréalais-francophone-catholique-hétérosexuel-issu de la classe moyenne-qui aime les sapins de Noël ». Personne ne correspond jamais strictement à ce modèle; chacun dévie sur un point ou sur un autre — « un grain de beauté, une excroissance peuvent suffire » pour en diverger, comme le disaient non sans humour nos deux compères. C’est pourquoi Deleuze opposait « le fait majoritaire de personne» au « devenir-minoritaire de tout le monde ». Gouverner en s’appuyant sur la majorité ne correspond à rien d’autre que d’exercer le pouvoir à l’encontre de tous au nom d’une catégorie vide.

Bref, nous sommes tous minoritaires et la majorité, c’est personne — ce qui explique pourquoi la majorité est toujours silencieuse!

Banalités électorales de base

Jeudi 4 décembre 2008

(À me remémorer lundi prochain, avant de me rendre dans l’isoloir.)

  1. Lorsque je vote, je n’exerce ni un droit, ni un privilège, et je n’accomplis encore moins un quelconque devoir de citoyen. Voter, c’est faire une faveur au système en lui accordant la légitimité dont il a cruellement besoin.
  2. Le fait d’aller voter ne sert qu’à réaffirmer et à légitimer le pouvoir de l’État, quelque soit votre choix électoral. En votant, il m’arrivera peut-être de participer à la création ou à l’abolition de politiques, de législations. Je pourrai même participer au renouvellement de la classe politique. Mais je n’arriverai jamais à changer le système et ses relations de pouvoir basées sur la domination et l’aliénation de l’individu.
  3. La démocratie limite et de simplifie à l’extrême le spectre des décisions qui peuvent être prises par l’individu, commodément ravalé au rang de citoyen. La démocratie réduit le champ des possibles et étouffe toute possibilité de changement de façon extrêmement efficace. En cela, la démocratie fonctionne essentiellement comme un outil de justification du pouvoir étatique et non comme un mode de participation des individus aux décisions collectives.
  4. La démocratie est une source institutionnalisée d’aliénation. En démocratie, les rêves ne sont que pour les rêveurs, les désirs sont continuellement confrontés à l’impossibilité de l’action, à l’impossibilité de leur réalisation. L’individu démocratique ne s’appartient plus lui-même ; il appartient à la majorité démocratique.
  5. Les exercices démocratiques ne menacent jamais l’ordre établi. Les progrès de la liberté ont toujours été accomplis par des individus et des minorités ; les majorités sont de par leur nature lentes, conservatrices et soumises aux forces supérieures des castes du pouvoir.
  6. Il ne peut y avoir de démocratie sans démagogie. Toutes les démocraties y succombent un jour ou l’autre, désireuses qu’elles sont de manufacturer le consentement à partir des peurs, des espoirs, des préjugés et des colères confuses des masses aliénées et démunies. La démagogie n’est pas une scorie de la démocratie mais son visage le plus authentique.
  7. Les démocraties savent être aussi racistes, nationalistes, impérialistes et militaristes que les dictatures. Et surtout, elles hésitent rarement quand vient le temps de discriminer, d’exécuter, de torturer et de réduire au silence les individus. Ce qui distingue les démocraties des autres systèmes, c’est qu’elles oppriment et aliènent en se parant des atours de la volonté collective, en se présentant comme l’incarnation même de la liberté — ce qui les rend particulièrement insidieuses, efficaces et pérennes.
  8. La démocratie n’est pas la solution mais une partie du problème. Si je participe au problème, je n’en verrai jamais la fin.

Débat mon cul

Mardi 25 novembre 2008

À quoi reconnaît-on un démocrate? À son fétichisme du vote et à l’excitation presque sexuelle que provoque en lui la tenue du grand pow-wow médiatique du débat des chefs. Appelez-moi ennemie de la démocratie, car non seulement ne suis-je pas inscrite sur la liste électorale, mais mon poil de jambe hivernal, loin d’être émoustillé à l’idée d’assister à cette foire d’empoigne télévisée, reste placide et doux comme le duvet suprabuccal de ma grand-mère.

Dès le déclenchement des élections, le débat devient l’objet de toutes les conjectures : « Est-ce qu’il va y avoir débat? Comment est-ce que ça va se dérouler? Qui va y être invité? Il parait que chose est un bon debater mais que untel est poche… comment ça se fait que le Parti Québec Marginal n’est pas invité, me semble que c’est un affront à la démocratie… » et patati et patata. Une bonne partie de la campagne électorale est consacrée à débattre de la tenue du débat, de ses modalités et de son fonctionnement; c’est ce qu’on appelle en langage politique « discuter des vrais enjeux » — comme dénoncer une émission de variétés pour choisir de participer à une autre, par exemple.

Les débats des chefs sont des freak shows et je ne peux pas croire que je suis la seule à m’en apercevoir. Les chefs sont pomponnés comme des caniches et longuement préparés par leurs spin doctors à faire leurs trucs comme des chiens savants. Les idées — quand il y en a — ont le même statut que le décor, à l’arrière-plan: une vague fioriture qui sert à mettre en valeur le profil du candidat. Tout ce qui compte, c’est de gagner le débat, ce qui n’a rien à voir avec le fait de démontrer la justesse de ses idées grâce à la logique de ses arguments et tout à voir avec le fait de ridiculiser l’adversaire, montrer qu’on a la « stature d’un chef d’État », qu’on a le sens de la formule et de la répartie ou tout simplement qu’on « dépasse les attentes » — rappelez-vous Stéphane Dion, qui ne s’en est pas trop mal tiré lors du dernier débat alors que tous s’attendaient à ce qu’il se pète la gueule et qui, ipso facto, s’est fait couronner champion poids plume du match.

Le spectateur du débat n’apprend rien sur les idées des candidats, c’est de l’ordre de l’évidence puisqu’elles sont la plupart du temps absentes et lorsqu’il y en a elles sont similaires et rigoureusement interchangeables. Tout ce que le débat réussit à démontrer, c’est l’aptitude des chefs à gagner des débats. Alors si votre souci est d’apprécier les capacités de vos futurs dirigeants à gérer les fonds publics, gouverner la masse inculte ou réprimer les crottés, dites-vous que c’est râpé. Tout ce que vous apprendrez, c’est s’ils feraient ou non de bons animateurs de tribune téléphonique à la radio de Québec.

Si vous voulez mon avis scandaleusement antidémocratique, j’ai toujours douté de la pertinence de participer à des débats et même de simplement discuter avec des idéologues butés. J’ai de plus en plus tendance à croire, à l’instar de Foucault, que derrière les vérités se trouvent des idiosyncrasies, des positions de style et de vie. Que, pour moi comme pour les autres, ce ne sont pas les arguments rationnels qui créent les positions de vérité, mais plutôt les positions de vérité qui créent le désir de se doter d’arguments rationnels pour les défendre et les justifier. L’argument rationnel n’est finalement qu’un accessoire qui ne réussira que très rarement (sinon jamais) à modifier la position de vérité de son adversaire. Évidemment, il est possible d’opposer une perspective à une autre, comme il est possible de jouer sa propre idiosyncrasie contre celle de son voisin. Mais en discuter dans l’espoir de « gagner » me semble foncièrement futile, puisque ces positions sont par essence incommensurables.

Plutôt que de me taper deux heures de migraine en compagnie de ces branleurs, je préfère encore aller me branler en relisant Trois filles de leur mère — c’est plus hygiénique.

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