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En direct de Gitinô

Jeudi 24 septembre 2009

J’habite un quartier rough and tough d’une ville dont je tairai le nom, histoire de ne pas porter davantage à sa réputation. Dans cette ville, il y a une administration municipale plus ou moins semblable à celle de toutes les autres du Québec : beige, sans saveur aucune, un peu corrompue (mais pas trop), affairiste, pas trop pressée d’informer la population de ses décisions, fan de béton armé et de mobilier urbain néo-affreux pour parvenus tondeurs de pelouse. Cette administration se passionne pour un tas de trucs qui intéressent principalement ses seuls vrais commettants que sont la petite élite locale des commerçants, des promoteurs immobiliers et des autres brasseurs d’affaires plus ou moins louches : le développement urbain de type banlieusard avec des rues sans trottoirs, des Wal Mart et des Tim Horton’s en masse, le développement touristique axé sur les festivals et les rides de chemin de fer, l’exposure médiatique par l’appui inconditionnel à tous les p’tits gars et les p’tites filles qui participent à des émissions de télé-réalité.

Bref : une ville banale, ordinaire et comme les autres.

Comme toutes les villes du Québec, la mienne est depuis quelques jours en campagne électorale. Le maire sortant est à l’image de sa ville : sans saveur. Le seul vrai changement qu’il a fait pendant son administration fut de raser sa moustache. Ses adversaires lui ressemblent tellement qu’on serait portés à croire que la Zamboni de l’aréna municipale est en réalité une machine à cloner. Ce qui nous assure que les élections ne changeront rien à rien et que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes, et ce, pour l’éternité et même au-delà.

Mais voilà, il y a un pois chiche dans la vaseline. Les habitants de cet Éden d’asphalte, de stucco et de préfini ne votent pas en assez grand nombre pour que le cérémonial électoral soit crédible. En 2005, moins de la moitié des électeurs inscrits se sont donné la peine d’aller scrutiniser l’urne dans l’isoloir — les jeunes ayant été les moins enthousiasmes à choisir un ou l’autre des notables ventripotents en lice, puisque moins du tiers d’entre eux ont daigné le faire.

Constatant que le péril est en la demeure et que notre belle démocratie municipale est menacée, les dynamiques militants de la Table jeunesse de la région ont lancé une offensive musclée pour inciter les jeunes à aller voter et ainsi donner la légitimité tant souhaitée à nos affairistes municipaux. Ils ont — tenez-vous bien — créé un site web au concept révolutionnaire. Son slogan : « Roger vote… et toi? ».

Rogers de tous les pays, UNISSEZ-VOUS !

Or, il se trouve que le fameux Roger est le sosie de mon voisin : même moustache, même casquette, même camisole, même poils sur le thorax, même expression un peu ahurie. La seule différence est son prénom (il s’appelle Marcel) et peut-être l’habitude qu’il a de me réveiller le samedi matin avec Dust in the Wind et Islands in the Stream qu’il fait jouer à tue-tête et en boucle en lavant son auto. Marcel est bruyant, mais sympathique : il m’appelle « ma p’tite médame » et donne des bonbons à Lou lorsque nous le croisons au parc où il va faire courir son sac à puces. Il a perdu son emploi à l’usine de pâtes et papiers où il travaillait depuis presque vingt ans et n’a pas beaucoup d’espoir de se retrouver un job avant la fin de ses semaines d’assurance-emploi.

« Roger » faisant partie de mes connaissances, je me demande vraiment où les blancs-becs de la Table jeunesse veulent en venir. Doit-on comprendre que les gens comme Marcel sont des imbéciles et qu’il faut donc aller voter pour compenser leur choix nécessairement irréfléchi? Ou doit-on plutôt comprendre qu’ils nous invitent à être aussi idiots que Marcel et aller voter? Peut-être veulent-ils tout simplement dire que Marcel, étant au chômage, a beaucoup de temps à perdre et que puisque les jeunes aiment aussi perdre leur temps, il serait bon pour eux de participer au scrutin au lieu de fumer des joints, se masturber ou voler des téléviseurs pour se payer de la drogne. Ce que je comprends surtout, c’est que ce qui importe réellement, c’est que Marcel et les jeunes aillent voter — non pas pour la justesse de leur choix, car après tout, elle n’a que très peu d’importance puisque tous les candidats sont identiques — mais surtout pour assurer la légitimité et la pérennité du système. Parce que, sincèrement, que ferions-nous sans administration municipale? Ce serait la chute de la civilisation, sans aucun doute.

J’en ai parlé à Marcel lors de ma promenade matinale et voici ce qu’il m’a répondu : «Ah oui? Ah… ben… Anyway, j’oublie toujours d’aller voter, fa que…». Une leçon à méditer pour notre belle jeunesse, qu’elle soit assise ou non à une table…

Ho ho hold your vote

Vendredi 5 décembre 2008

Rigoberto Martinez, le Père Noël votard du Chili
«La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si l’on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte non. L’adulte ne croit pas au Père Noël — il vote.»

— Pierre Desproge

Les promesses électorales n’engagent que ceux qui y croient
Je suis adulte, je ne vote plus !

Banalités électorales de base

Jeudi 4 décembre 2008

(À me remémorer lundi prochain, avant de me rendre dans l’isoloir.)

  1. Lorsque je vote, je n’exerce ni un droit, ni un privilège, et je n’accomplis encore moins un quelconque devoir de citoyen. Voter, c’est faire une faveur au système en lui accordant la légitimité dont il a cruellement besoin.
  2. Le fait d’aller voter ne sert qu’à réaffirmer et à légitimer le pouvoir de l’État, quelque soit votre choix électoral. En votant, il m’arrivera peut-être de participer à la création ou à l’abolition de politiques, de législations. Je pourrai même participer au renouvellement de la classe politique. Mais je n’arriverai jamais à changer le système et ses relations de pouvoir basées sur la domination et l’aliénation de l’individu.
  3. La démocratie limite et de simplifie à l’extrême le spectre des décisions qui peuvent être prises par l’individu, commodément ravalé au rang de citoyen. La démocratie réduit le champ des possibles et étouffe toute possibilité de changement de façon extrêmement efficace. En cela, la démocratie fonctionne essentiellement comme un outil de justification du pouvoir étatique et non comme un mode de participation des individus aux décisions collectives.
  4. La démocratie est une source institutionnalisée d’aliénation. En démocratie, les rêves ne sont que pour les rêveurs, les désirs sont continuellement confrontés à l’impossibilité de l’action, à l’impossibilité de leur réalisation. L’individu démocratique ne s’appartient plus lui-même ; il appartient à la majorité démocratique.
  5. Les exercices démocratiques ne menacent jamais l’ordre établi. Les progrès de la liberté ont toujours été accomplis par des individus et des minorités ; les majorités sont de par leur nature lentes, conservatrices et soumises aux forces supérieures des castes du pouvoir.
  6. Il ne peut y avoir de démocratie sans démagogie. Toutes les démocraties y succombent un jour ou l’autre, désireuses qu’elles sont de manufacturer le consentement à partir des peurs, des espoirs, des préjugés et des colères confuses des masses aliénées et démunies. La démagogie n’est pas une scorie de la démocratie mais son visage le plus authentique.
  7. Les démocraties savent être aussi racistes, nationalistes, impérialistes et militaristes que les dictatures. Et surtout, elles hésitent rarement quand vient le temps de discriminer, d’exécuter, de torturer et de réduire au silence les individus. Ce qui distingue les démocraties des autres systèmes, c’est qu’elles oppriment et aliènent en se parant des atours de la volonté collective, en se présentant comme l’incarnation même de la liberté — ce qui les rend particulièrement insidieuses, efficaces et pérennes.
  8. La démocratie n’est pas la solution mais une partie du problème. Si je participe au problème, je n’en verrai jamais la fin.

Débat mon cul

Mardi 25 novembre 2008

À quoi reconnaît-on un démocrate? À son fétichisme du vote et à l’excitation presque sexuelle que provoque en lui la tenue du grand pow-wow médiatique du débat des chefs. Appelez-moi ennemie de la démocratie, car non seulement ne suis-je pas inscrite sur la liste électorale, mais mon poil de jambe hivernal, loin d’être émoustillé à l’idée d’assister à cette foire d’empoigne télévisée, reste placide et doux comme le duvet suprabuccal de ma grand-mère.

Dès le déclenchement des élections, le débat devient l’objet de toutes les conjectures : « Est-ce qu’il va y avoir débat? Comment est-ce que ça va se dérouler? Qui va y être invité? Il parait que chose est un bon debater mais que untel est poche… comment ça se fait que le Parti Québec Marginal n’est pas invité, me semble que c’est un affront à la démocratie… » et patati et patata. Une bonne partie de la campagne électorale est consacrée à débattre de la tenue du débat, de ses modalités et de son fonctionnement; c’est ce qu’on appelle en langage politique « discuter des vrais enjeux » — comme dénoncer une émission de variétés pour choisir de participer à une autre, par exemple.

Les débats des chefs sont des freak shows et je ne peux pas croire que je suis la seule à m’en apercevoir. Les chefs sont pomponnés comme des caniches et longuement préparés par leurs spin doctors à faire leurs trucs comme des chiens savants. Les idées — quand il y en a — ont le même statut que le décor, à l’arrière-plan: une vague fioriture qui sert à mettre en valeur le profil du candidat. Tout ce qui compte, c’est de gagner le débat, ce qui n’a rien à voir avec le fait de démontrer la justesse de ses idées grâce à la logique de ses arguments et tout à voir avec le fait de ridiculiser l’adversaire, montrer qu’on a la « stature d’un chef d’État », qu’on a le sens de la formule et de la répartie ou tout simplement qu’on « dépasse les attentes » — rappelez-vous Stéphane Dion, qui ne s’en est pas trop mal tiré lors du dernier débat alors que tous s’attendaient à ce qu’il se pète la gueule et qui, ipso facto, s’est fait couronner champion poids plume du match.

Le spectateur du débat n’apprend rien sur les idées des candidats, c’est de l’ordre de l’évidence puisqu’elles sont la plupart du temps absentes et lorsqu’il y en a elles sont similaires et rigoureusement interchangeables. Tout ce que le débat réussit à démontrer, c’est l’aptitude des chefs à gagner des débats. Alors si votre souci est d’apprécier les capacités de vos futurs dirigeants à gérer les fonds publics, gouverner la masse inculte ou réprimer les crottés, dites-vous que c’est râpé. Tout ce que vous apprendrez, c’est s’ils feraient ou non de bons animateurs de tribune téléphonique à la radio de Québec.

Si vous voulez mon avis scandaleusement antidémocratique, j’ai toujours douté de la pertinence de participer à des débats et même de simplement discuter avec des idéologues butés. J’ai de plus en plus tendance à croire, à l’instar de Foucault, que derrière les vérités se trouvent des idiosyncrasies, des positions de style et de vie. Que, pour moi comme pour les autres, ce ne sont pas les arguments rationnels qui créent les positions de vérité, mais plutôt les positions de vérité qui créent le désir de se doter d’arguments rationnels pour les défendre et les justifier. L’argument rationnel n’est finalement qu’un accessoire qui ne réussira que très rarement (sinon jamais) à modifier la position de vérité de son adversaire. Évidemment, il est possible d’opposer une perspective à une autre, comme il est possible de jouer sa propre idiosyncrasie contre celle de son voisin. Mais en discuter dans l’espoir de « gagner » me semble foncièrement futile, puisque ces positions sont par essence incommensurables.

Plutôt que de me taper deux heures de migraine en compagnie de ces branleurs, je préfère encore aller me branler en relisant Trois filles de leur mère — c’est plus hygiénique.

Pourquoi je n’irai pas voter (et pourquoi vous avez raison d’en avoir rien à foutre)

Lundi 10 novembre 2008

Trop c’est trop. Nausée, haut-le-cœur: c’est un cas flagrant d’overdose électorale. D’où la naissance de ce foutu blogue. Il faut que je ventile, c’est plus fort que moi.

Je ne sais pas ce que vous ferez le 8 décembre prochain. En ce qui me concerne, j’ai prévu un tas d’autres choses plus importantes que d’aller me scrutiniser l’urne dans l’isoloir:

  • Me lever tard;
  • ne pas aller travailler;
  • respirer le doux et frais air de l’hiver naissant;
  • me masturber longuement;
  • voler mon repas du midi dans la poubelle cadenassée du Loblaws;
  • embrasser mon amour sur la nuque;
  • mettre de la super-glue dans la serrure de la porte du bureau local de Revenu Québec.

Et le lendemain, surprise: un gouvernement sera élu. Same fucking thing as always.

Je n’irai pas voter. Évidemment, ça ne surprendra personne puisque je suis anar. Mais je ne m’illusionne aucunement sur l’impact de cette décision et je ne tenterai pas de vous inciter à m’imiter. Alors votez pour qui vous voulez, tout ce que vous aurez accompli, c’est donner votre consentement à l’État, point barre. Si vous annulez votre vote, vous serez compté parmi les imbéciles qui ne savent pas noircir un petit cercle. Et si vous vous abstenez de voter, vous serez compté parmi les gens amorphes et ignares qui ne disent mot et consentent à leur exploitation.

Il n’y a pas d’autre issue à ce monde que la fuite.

Peut-être est-ce le grand âge, mais j’en suis arrivée à la conclusion qu’il est inutile pour une anar d’intervenir lors d’élections. Le système a une telle capacité à tout récupérer qu’on finit par n’être qu’un divertissement de plus dans le grand freak show politique. C’est d’ailleurs la seule ambition de ce blogue: rigoler un peu aux dépens des politichiens plutôt que de désespérer, sonder le vide abyssal de l’actualité en renvoyant dos à dos tous les idéologues junkies de pouvoir tant à droite qu’à gauche en espérant que quelqu’un, quelque part, comprenne que la vraie vie est ailleurs… bien loin d’ici.

*      *      *

Autre truc. Je sais que je ne devrais pas être surprise, mais je suis toujours déçue de constater à quel point les anarchistes retombent continuellement dans les mêmes travers, le principal étant celui d’être fascinés par la politique. Leur analyse des institutions sociales devrait normalement les pousser à faire la constatation — pourtant courante parmi la masse des gens qui ne sont pas des idéologues — que la frange particulière de la classe politicienne qui se retrouve au pouvoir ne change rien aux menées de l’État par rapport à une autre. Mais non. Ils finissent presque toujours par appeler à «voter utile» pour une raison ou une autre. Pensez à la FAI, en 1936… c’est l’exemple le plus classique et le plus tragique. Chaque fois qu’une élection est déclenchée, il faut toujours qu’il y ait un anarchiste quelque part qui critique «l’orthodoxie étroite» qui «ferait de l’abstention la seule option valable». Ce qui me fait vachement rigoler, puisque l’orthodoxie anar, dans les faits, consiste bien plus à jouer l’apprenti sorcier électoral que l’inverse, si je me fie à l’histoire.

Or, il devrait apparaître évident depuis tout ce temps que le programme d’un parti ou d’un autre ne signifie absolument rien, puisque c’est l’hégémonie politique du moment qui détermine les décisions du gouvernement. Un parti de gauche va agir comme un parti de droite et vice-versa, selon l’air du temps, les intérêts du capital, les clientèles électorales, etc., etc., etc., ad nauseam. Je ne suis pas fan de tout ce que Gramsci a écrit, mais son concept d’hégémonie n’a selon moi pas pris une ride.

Il faut comprendre une fois pour toutes qu’élire n’est pas choisir. Une élection est avant tout un exercice symbolique. La grande messe électorale est à placer au même plan qu’un sacrifice aux dieux devant un menhir ou au sommet d’une pyramide: c’est un rituel pour reproduire un ordre des choses qui se veut éternel.

Dans un cérémonial de type religieux, prendre une décision ou une autre n’a strictement aucun autre impact que sur le cérémonial lui-même; il n’en a aucun sur la réalité externe au cérémonial. Je peux décider de rester assise pendant la communion, je peux décider d’aller communier et mordre l’hostie, je peux communier comme une gentille croyante et faire ma prière ensuite. L’impression d’avoir fait un geste décisif ne dépend que de l’illusion que j’entretiens au sujet de Dieu et de ma capacité à y faire outrage ou hommage. Mais vous savez autant que moi que Dieu n’existe pas et que tous ces comportements n’ont par conséquent aucun impact sur lui. Pire encore: je n’attente même pas, ce faisant, au pouvoir que les prêtres exercent sur les fidèles. Il en va de même avec les élections.

*      *      *

Plus que jamais, les gens sont insatisfaits, cyniques, avides de changement. Ce fameux changement, je n’ai pas la recette miracle sur les moyens de le mettre en branle — quoique j’ai ma petite idée là dessus. Mais je reste convaincue que le vote est un moyen de conservation et de reproduction du statu quo, pas de changement. Alors votez si vous voulez, vous ne changerez rien et tout ira pour le pire dans le plus horrible des mondes.

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