Articles reli´s: «:État»

Sirventès de la prospérité

Vendredi 7 août 2009

Quand les anarchistes disent que l’État est inutile
Les gens se foutent gentiment de leur gueule
Et ils ont raison

L’État est indispensable au maintien
D’une société industrielle moderne et prospère

Si vous voulez vivre
Dans une société industrielle moderne et prospère
Ne soyez pas anarchiste

Allez voter
Trouvez-vous du boulot
Travaillez huit heures par jour
Soyez un bon collègue
Aimez votre patron
Faites des heures sup’
Obtenez une promotion
Bouffez de la pizza surgelée
Buvez du punch à saveur de vrais fruits
Arrosez votre burger de ketchup
Arrosez votre pelouse de Roundup
Utilisez des couches des biberons des rasoirs
des mouchoirs des serviettes des plumeaux
des stylos des caméras de la vaisselle
des briquets des piles des sacs des vêtements
jetables
Payez vos impôts
La taxe sur les produits
La taxe sur les services
La taxe sur les sévices
Laissez la banque surveiller votre argent
Laissez la police surveiller votre quartier
Laissez l’école surveiller vos enfants
Laissez l’hospice surveiller vos vieux
Laissez votre député surveiller vos intérêts
Regardez la télé
Regardez-la encore
Regardez-la quelques instants de plus
Il y a sûrement quelque chose de bon
Quelque chose de choquant
Quelque chose de bandant
Quelque chose de croustillant
Pour vous faire attendre la prochaine pub
Prenez un comprimé de Dalmadorm pour dormir
Prenez un comprimé de Provigil pour vous réveiller
Prenez un comprimé de Phentermine pour maigrir
Prenez un comprimé de Prozac pour passer la matinée
Prenez un comprimé de Zoloft pour passer l’après-midi
Prenez un comprimé de Cialis pour copuler
Prenez un comprimé de Halcion pour vous rendormir
Récurez votre évier avec du Windex
Récurez votre cuvette avec du Tilex
Récurez votre vaisselle avec un Spontex
Récurez votre vagin avec un Kotex
Faites le plein de bonne humeur
Faites le plein de votre Hummer

Et surtout, dormez en paix
La terre devrait être capable
De supporter votre Eden
De smog et de plastique
Pendant encore quelques années

Des conservateurs joliment vernis

Vendredi 31 juillet 2009

Je m’excuse à l’avance auprès de tous ceux qui n’entendent rien aux débats byzantins au sujet de doctrines politiques assommantes et marginales, car je m’apprête à disserter interminablement au sujet du libertarianisme. Si vous pensez qu’il s’agit d’un mouvement réclamant la liberté pour Ariane Moffatt ou si les pinaillages idéologiques et le coupage de cheveux en quatre vous rebutent, je vous conseille fortement d’aller faire quelque chose de plus utile que de lire cet article. Allez boire un bon café, c’est ma tournée.

L'effet des thèses libertariennes sur l'individu moyen.

Si vous êtes encore là, c’est qu’il y a fort à parier que vous êtes vous-même un libertarien, que vous allez lire ce truc indigeste jusqu’au bout et que vous n’allez pas être content du tout du tout du tout. Je sens déjà que cette note va se remplir de commentaires désobligeants, car de tous les idéologues, les libertariens sont ceux qui gonflent l’audimat de ce blogue — que voulez-vous, je suis d’une habilité redoutable quand vient le temps d’être désagréable et de faire fuir la clientèle.

(Lire la suite…)

Thoreau avait tort

Jeudi 23 juillet 2009

Thoreau

Oyez oyez braves gens l’histoire édifiante des taxes et des impôts telle que racontée par le ministère du Revenu du Québec ! Vous allez voir, c’est vachement éducatif. J’y ai compris que l’impôt est un fait de civilisation qui nous a aidés à nous affranchir de la barbarie depuis la plus haute antiquité. Comme en Égypte pharaonique, par exemple, qui avait un sens très judicieux de l’équité sociale, des dépenses publiques et qui ne lésinait pas sur les travaux d’infrastructures. Comme dans l’Europe médiévale, où les serfs étaient drôlement contents de fournir corvées et droit de cuissage à leur seigneur au nom du bien commun. J’y ai aussi appris que les impôts n’ont rien à voir avec un racket de protection, comme j’avais l’ignorance de le croire :

« Sous le règne des rois de France Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, soit du 16e au 18e siècle, les soldats étaient si mal payés que, pour compenser, ils pillaient les réserves alimentaires des habitants des villes et villages qu’ils traversaient. Ils semaient ainsi la terreur, ce qui provoquait des révoltes paysannes. Ces désordres ont progressivement diminué lorsque Louis XIV et son ministre Louvois ont créé, vers 1690, un système de casernes pour loger ces « gens de guerre » et ont levé un impôt pour payer la solde des troupes. Désormais sécurisés, les habitants admettaient plus volontiers la levée de cet impôt auquel ils n’avaient pas consenti, mais dont ils comprenaient la nécessité. »

Bref, l’impôt, c’est la sécurité, le progrès, la civilisation et la liberté. Je me demande pourquoi je n’avais pas encore compris ça. Les impôts sont comme l’État, un phénomène quasi naturel et surtout aussi inévitable que la mort, le retour des saisons et la médiocrité de l’information au téléjournal. Mais le clou qui enfonce mon cercueil de pauvre pécheresse fraudeuse et asociale vient à la fin du texte :

« L’évasion fiscale et le travail au noir ont remplacé les faux-sauniers et les pirates contrebandiers des temps anciens. Ces infractions remettent en cause le caractère équitable des impôts directs, parce que les montants non versés par ceux qui échappent au fisc doivent être supportés par les autres contribuables. L’État possède donc des moyens légaux pour faire respecter la Loi de l’impôt, mais on est loin, heureusement, des sanctions imposées en 1565 par le Parlement de Londres, qui consistaient à trancher la main gauche du fraudeur fiscal et à la clouer à l’endroit le plus en vue de la Place du Marché. »

Ouf! Je vais être vachement contente de vivre dans la plussse belle province du plussse beau pays au monde lorsqu’ils vont venir me crisser en prison. Thoreau avait tort: dans les gros impôts, les meilleurs onguents.

Qu’est-ce que la propriété?

Dimanche 18 janvier 2009

«C’est le vol», répondait Pierre-Joseph. «C’est la liberté», répond à peu près tout le monde cent soixante-dix ans plus tard.

Quant à moi, je dis bien humblement que la propriété, c’est la clôture.

Parmi les nombreux mensonges qui permettent le maintien de la domination du capital est l’idée que la propriété est synonyme de liberté. Ce fut le credo de la bourgeoisie triomphante lorsqu’elle se mit à couvrir le globe de clôtures et de barrières ― barrières physiques, barrières légales, barrières morales, sociales, raciales, militaires… bref, tous les dispositifs jugés nécessaires pour enclore les richesses spoliées du monde et ainsi s’assurer que les multitudes crasseuses et laborieuses n’y aient pas accès.

Nous sommes ces multitudes, nous qui nous nous faisons servir quotidiennement ce mensonge. Depuis que nos ancêtres ont été «délivrés de leurs chaînes» et de leurs terres, nous sommes libres de choisir entre crever de faim ou vendre notre vie et notre temps au premier maître disposé à les acheter. On nous qualifie de «main d’œuvre libre» puisque, contrairement au bétail, nos maîtres n’ont pas à se soucier de notre entretien et de notre survie ― notre force de travail étant la seule marchandise monnayable que nous détenons. On nous raconte que nous pouvons disposer de notre corps et de notre vie comme nous l’entendons, même si dans les faits l’essentiel de notre temps est consacré à assurer péniblement notre survie.

La propriété, nous dit-on, est un bien qu’on peut acheter avec de l’argent, ce qui signifie que la liberté réside dans ces objets et augmente avec leur accumulation. Dans la poursuite de cette liberté qui n’est jamais atteinte, nous nous enchaînons à des activités que nous n’avons pas choisies, abandonnant toute velléité de choisir par nous-mêmes dans le but de gagner l’argent qui est censé nous permettre d’acheter la liberté. Alors que notre vie se consume à petit feu au service de projets qui n’ont jamais été les nôtres, nous dilapidons notre salaire en jouets et en divertissements divers, en thérapies et en pilules ― les anesthésiques habituels qui nous empêchent d’apercevoir la vérité derrière le mensonge de la propriété.

Car la propriété, dans les faits, n’est pas l’objet qui est possédé, mais bien la barrière ― la barrière qui nous enferme, la barrière qui séquestre, toutes les clôtures, tous les murs érigés pour nous exclure de notre propre vie, pour faire en sorte qu’aucun individu sur terre ne pourra jamais se réaliser pleinement, ne pourra jamais aller au bout de ce qu’il peut.

Il faut comprendre la propriété comme une relation sociale entre les objets et des individus médiée par l’État et le marché. La propriété ne peut exister sans l’institution étatique qui concentre le pouvoir dans des institutions de domination; sans les lois, les armes, les flics, les tribunaux et les prisons, la propriété ne pourrait avoir aucune base, aucune réalité tangible.

On pourrait même dire que l’État est en lui-même l’institution de la propriété, car qu’est-ce que l’État sinon un réseau d’institutions par lesquelles un pouvoir s’exerce sur un territoire donné et qui font en sorte que les ressources sont contrôlées par la force des armes ? Toute propriété est ultimement propriété étatique puisqu’elle n’existe que sous la permission et la protection de l’État. Cette permission et cette protection peuvent être révoquées en tout temps et pour n’importe quelle raison, ce qui a pour conséquence de retourner la propriété à l’État. Je ne veux pas insinuer ici que l’État est plus puissant que le capital, mais plutôt que ces deux institutions sont si inextricablement liées qu’elles constituent un seul et unique ordre de domination et d’exploitation. Et la propriété est l’institution grâce à laquelle cet ordre exerce son pouvoir dans notre vie quotidienne en nous obligeant à travailler et à payer, ce qui lui permet de se maintenir et de se reproduire.

La propriété est donc le fil barbelé, l’étiquette de prix, le chien de garde, la caméra de sécurité, l’agent de police. Le message que tout ceci véhicule est limpide : on ne peut jouir de rien sans permission et cette permission ne peut être donnée que par l’État contre paiement en espèces sonnantes et trébuchantes. Dans ses conditions, comment se surprendre que le monde de la propriété, régi par le marché et l’État, est un monde appauvri où le manque et non la satisfaction domine l’existence. La poursuite de la liberté individuelle, bloquée à chaque détour par une clôture, y est remplacée par une compétition stérile et pour accumuler toujours plus d’objets parce que dans ce monde, la valeur de l’individu se mesure à la quantité de choses qu’il peut détenir.

Nous sommes tous enchaînés au monde froid et réifié de l’étiquette de prix.

S’attaquer aux objets détenus par les maîtres du monde ― faire éclater les vitrines des banques, incendier les voitures des flics, saboter la machinerie industrielle ― est certainement valable et légitime, ne serait-ce que pour le plaisir que de tels gestes procurent. Mais il faut aller plus loin, beaucoup plus loin, et s’attaquer à l’institution de la propriété : à chaque barrière physique, légale morale ou sociale. C’est à ce prix que nos désirs seront réalisés et que nous pourrons, un jour, nous réapproprier notre existence et enfin vivre selon nos propres termes.

L’imagination ou la mort

Jeudi 18 décembre 2008

Je crois qu’il faut comprendre une fois pour toutes que nous sommes témoins d’une période charnière de l’expérience humaine. Les principales institutions de l’État sont en pleine déliquescence et le capitalisme triomphant, poussant sa logique jusqu’à ses derniers retranchements, vit ses dernières années, victime de ses succès. La plupart des idées centrales du productivisme libéral, marxiste et social-démocrate sont discréditées et n’attirent guère plus que cynisme et mépris.

La situation est telle qu’il ne nous reste qu’à rêver de nouvelles façons de vivre et d’aimer, d’expérimenter immédiatement de nouveaux agencements pour que l’ordre horrible qui nous écrase soit vidé de l’intérieur, renversé comme un château de cartes. Or, force est de constater que c’est loin d’être le cas. Pourquoi ?

Je peux me tromper (en fait, je me trompe vachement souvent) mais le principal obstacle à un changement radical allant dans le sens d’une société plus libre me semble moins la résistance acharnée du système que notre manque flagrant d’imagination. La plupart d’entre nous n’avons aucune idée de ce que pourrait être une société qui ne serait pas faite d’aliénation, d’exploitation et de domination — et la plupart d’entre nous ne voulons même pas envisager la possibilité d’avoir à l’imaginer.

Un exemple parmi tant d’autres. Dans tous les sondages d’opinion réalisés à ce sujet depuis plus de trente ans, la majorité des occidentaux ont déclaré, dans une proportion toujours croissante, être profondément insatisfaits de leur travail. Mais lorsque les sondeurs nous demandent si nous continuerions à travailler si nous avions les moyens de cesser de le faire, la plupart d’entre nous répondent encore… oui. Parce que nous n’arrivons tout simplement pas à imaginer ce qu’on pourrait faire de notre temps.

Tentez cette petite expérience : demandez à vos amis d’imaginer comment ils construiraient une société où la criminalité serait inexistante. La majorité d’entre eux vous diront qu’une telle société est impossible, ou qu’ils n’en ont aucune idée. Ceux-là refusent purement et simplement d’utiliser leur imagination. Les autres vous brosseront le portrait d’une société plus répressive et totalitaire que tout ce que nous avons pu connaître — de quoi faire frémir George Orwell lui-même. Pourquoi ? Sûrement pas parce qu’ils désirent une société répressive, mais parce qu’ils ne peuvent penser que selon les termes de la société actuelle, faite de dominations et d’oppressions.

Les occidentaux accusent souvent les sociétés traditionnelles et religieuses du tiers-monde d’être enfermées dans le passé. Mais ils sont eux-mêmes enfermés dans le présent, ce qui n’est guère mieux. Nous souffrons collectivement d’un grave déficit imagination. Et quand je dis nous, j’inclus ceux qui forment ce qu’on désigne habituellement sous le nom de gauche. Sans imagination, les rebelles s’enferment dans un présent fait de manifestations et de protestations qui tourne à vide et qui les transforme, bien malgré eux, en un rouage de plus de l’ordre établi.

La seule façon d’être révolutionnaire est de rêver, encore et toujours, pour faire rêver ses semblables. «L’imagination au pouvoir» criait ma mère en occupant son cégep à l’automne 68; «L’imagination contre les pouvoirs» devrions-nous chanter aujourd’hui. Dans un monde qui s’écroule et se dérobe sous nos pieds, la chose la plus réaliste à faire est de rêver et d’expérimenter.

Allez-y, faites-le, je vous en donne la permission.

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